Avertir le modérateur

20/09/2010

Olivier Adam: «C'est une nuit sans lune et c'est à peine si l'on distingue l'eau du ciel, les arbres des falaises, le sable des roches.»

Olivier Adam, Le Cœur Régulier


LA B.O. DU LIVRE

 

LA RENCONTRE


Il dit qu'il est entré tard en littérature, Olivier Adam, «vers 17, 18 ans». Il le raconte posément, avec ses yeux bleus de prince charmant contrastant avec son allure de bucheron. Il raconte qu'il se trouvait face à la littérature comme face à sa maison. «Et puis chaque fois que vous essayez une porte, vous voyez bien que c'est celle de la maison- c'est la littérature, ça vous plaît bien, c'est vachement bien ce qu'il y a à l'intérieur, mais la porte ne s'ouvre pas. C'est vrai que l'apprentissage de la littérature, comme la musique, passe en général par les classiques, mais il y a des gens à qui ça ne convient pas. Et moi, c'est quand je me suis aperçu qu'il y avait une littérature qui s'écrivait aujourd'hui que la porte s'est ouverte.»

Olivier Adam est désarmant de sincérité. Lui qui a reçu le Goncourt de la Nouvelle, le Prix Roman France Télévisions , l'Étoile d'or du scénariste pour le film Je vais bien, ne t'en fais pas et qui est cette année nomminé au Goncourt, il raconte que lorsqu'il est arrivé dans «ce milieu» littéraire, il se sentait «illégitime et extrêmement mal à l'aise. Ca a changé un peu, mais pas dans de si grandes proportions...» Se sentir bien «dans tout ce contentement d'être soi, et son assurance d'avoir le droit d'y être, c'était impossible. En soi, ça n'a rien de répréhensible, mais quand vous êtes de l'autre côté de la barrière, tout ça vous semble... »

On lui suggère qu'il n'est plus de l'autre côté de la barrière. «Je ne suis plus nulle part» confie-t-il. Si ce n'est du côté de la littérature.

LE QUESTIONNAIRE

«C'est une nuit sans lune et c'est à peine si l'on distingue l'eau du ciel, les arbres des falaises, le sable des roches.» Pourquoi cette première phrase ?

L'écriture de mes livres commence toujours par la même chose: quelqu'un, quelque part. C'est comme une image qui s'impose à moi. Ensuite je sais que ce quelqu'un et ce quelque part ont quelque chose à se dire l'un à l'autre. Je sais que ce quelqu'un et ce quelque part ont quelque chose à me dire, et qu'avec un peu de chance ils auront quelque chose à dire au lecteur s'il y en a.  Mais elle ne vient pas forcément facilement. Je l'ai beaucoup retravaillée. Ce qui vient vite ici, c'est la nécessité de placer l'enjeu littéraire et esthétique du livre. La partie japonaise du livre ici est japonaise par l'esthétique et les sensations aussi, le rythme de la phrase. C'est tout de suite se placer dans une respiration beaucoup plus lente, qui est liée à la sensation du temps que j'ai par rapport au Japon et à la création japonaise.Quand on a le lieu on a le livre. Il faut quelqu'un quelque part, mais quand on a le lieu on a déjà beaucoup.


«There is a crack in everything / That's how the light gets in», Leonard Cohen. Pourquoi cet exergue ?
Ca fait longtemps que j'ai envie de mettre cette phrase quelque part, et ça pourrait être l'exergue de tous mes livres. C'est issu d'une chanson assez mystique, presque religieuse, au sens général du mot religion. De manière confuse mais évidente, ça me semblait entrer en parfaite résonnance avec ce que je travaille et en particulier avec ce livre-là, qui a un rapport avec une forme de sacré, de transcendance. Et puis c'est le trajet entier du livre, au début on a le nez sur la faille, ce qu'elle a de douloureux, et puis on va vers la lumière. C'est toujours un peu le trajet de mes livres. C'est une lumière modeste, jamais une entrée dans la gloire. Le programme a été établi lors de mon quatrième livre, qui s'appelait Passer l'hiver. C'est à peu près ça l'horizon de mes personnages: d'arriver à passer l'hiver.


Où est-ce que vous avez écrit votre livre?
Je l'ai écrit à Saint-Malo, en très grande partie, presque intégralement. Un petit peu dans le Sud de la France, le temps des vacances. Et j'ai passé un mois au Japon pendant l'écriture du livre, mais je n'ai rien écrit là-bas.
J'écris à mon bureau, mais ça ne fait pas longtemps que j'ai vraiment un bureau. C'est le premier livre que j'écris à mon bureau, mais la porte n'est jamais vraiment fermée. J'ai la prétention de penser que dans mes livres il y a vraiment de la vie, la vie qu'on vit. Et j'ai la conviction que la littérature bouleverse la vie, et le littérateur doit se laisser bouleverser par la vie.


En combien de temps?
J'ai pas conté...Mais chacun de mes livres prend à peu près le même temps. Entre 9 mois...et un an. Il y a souvent 8, 9 mois, et puis après les allers-retours avec l'éditeur. A l'Olivier il font beaucoup de propositions de retour aux auteurs.


Pourquoi et pour qui?
Je pense qu'aucun lecteur ne rentre en ligne de compte, même les gens à qui peut-être on veut s'adresser d'une manière ou d'une autre à l'intérieur du livre. L'écriture d'un livre se joue entre soi et soi. J'ai écrit ce livre-là pour moi. Il y a une nécessité d'écrire, qui fait qu'à un moment donné votre vie perd totalement son axe de gravité quand vous n'êtes pas attelé à l'écriture d'un livre.

Avez-vous écouté une musique particulière en l'écrivant? En avez-vous une à conseiller en le lisant?
J'ai beaucoup écouté Leonard Cohen. Et Murat. J'écoute des choses pour trouver la respirarion, mais j'aime aussi me plonger dans un lexique, une façon de manier la langue. Murat a une façon de travailler le sensoriel, le sensuel, qui a beaucoup irrigué l'écriture du livre. Pour Les Vents contraires j'avais écouté Schubert, je cherchais une luminosité, une retenue, une pudeur... C'était Schubert.


Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé ?
Si je passais au cinéma, ça ressemblerait à mes livres. Pour Le Cœur Régulier, ça voudrait dire un livre assez silencieux avec des gens qui agissent sans causalité psychologique absolument facile à déterminer, une dramaturgie assez labyrinthique, un suspense pas énorme, et des plans de trois heures sur un arbre qui bouge et des épines dans le ciel noir. Je pense qu'il faudrait se tourner vers un réalisateur japonais. Dans le fantasme absolu, ce serait Naomi Kawase ou Koreeda. En France je pense que Claire Denis est celle qui s'approche le plus de ce type de démarche-là. Mais ça tient à ce livre-là. Il y a d'autres cinéastes qui me nourrissent énormément, comme Arnaud Desplechin et Christophe Honoré. Le personnage de Sarah doit d'ailleurs beaucoup à celui de Chiara Mastroianni dans Non ma fille, tu n'iras pas danser, de Christophe Honoré.


Quel livre auriez-vous voulu écrire ?
J'aurais voulu écrire un livre qui en soit un. Ca veut rien dire «j'aurais voulu écrire Mrs Dalloway». Je ne peux pas vous en citer un, je n'ai pas de livre de chevet. Et il y a une trop grande galaxie d'auteurs qui m'intéressent.


Qu'est-ce que vous lisez en ce moment ?
Raymond Carver. L'Olivier est en train de rééditer ses œuvres complètes, et j'y retrouve les pilliers de ce qu'est pour moi la littérature. 1) Etendre le territoire de la littérature à des endroits où elle n'allait pas: les zones les plus communes possibles, les gens qui ne sont ni des gagnants ni des perdants, le voisin, les mecs des petits pavillons, ceux de la station service. La vie la plus commune possible. Ce à quoi je m'attache depuis dix ans sauf qu'il l'a fait bien avant moi. 2) Le regard fraternel. Tout le monde trouve toujours que c'est un grand mot mais il faut l'entendre dans une acception très humble. Et plus généralement, Carver ne se met jamais au-dessus, ou ne se dissocie pas de ce qu'il écrit. Carver ne passe pas son temps à dire, comme beaucoup d'écrivains, regardez comme votre vie est misérable. Il dit «qu'est-ce qu'on en bave» et ce on est crucial. La question du point de vue est absolument essentielle. Le troisième point: absence absolue de trucage; pas d'effet. Son style est travaillé, mais il ne cherche jamais à montrer le style, il ne donne jamais l'impression d'entendre «regardez comme ma phrase est bien écrite».


Est-ce que vous aimez parler de vos livres ?
J'aime bien parler du travail de la littérature. Après, très souvent, ça consiste à parler des personnages et à répondre à des questions qui souvent commencent par « pourquoi » sur les personnages, ce qui me paraît toujours étrange. Parfois on fait des trucs, on sait pas pourquoi.  Je suis à l'intérieur des personnages, je sais ce qu'ils savent, je sens ce qu'ils sentent, mais pas plus. Les personnages ont une vie autonome, moi je les suis.

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu