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20/09/2010

Ann Scott: «C'est le dernier jour, mais je ne le sais pas encore»

Ann Scott, A la Folle Jeunesse.

LA B.O. DU LIVRE

 

LA RENCONTRE

Elle m'a donné rendez-vous dans le 16e, en terrasse, parce qu'elle fume. Et elle ne ressemblait pas à ces personnages. C'est normal, elle n'est pas eux - Ann Scott est écrivain. Ses lecteurs ont pourtant fait d'elle l'héroïne cokée de Superstars, son roman d'il y a dix ans, celui qui l'a propulsée sur les plateaux télé. «On m'envoie des mots en me disant: ca va mal, moi aussi, avec mes parents. On peut en parler?. Mais moi dans la vie, j'ai de très bonnes relations avec mes parents.» Et après avoir dit que les filtres de cigarettes américains n'avaient pas les mêmes goûts que les français, elle a aussi dit qu'identifier un auteur à son personnage, c'est «insupportable». «C'est la déception ultime, les gens ne croient pas que c'est une création. Ca sous-entend qu'il n'y a pas d'artiste». Je lui ai dit qu'A la folle jeunesse (titre que lui a suggéré une réplique d'Out of Africa), me faisait penser à une phrase de Genet,  «Une Image vraie née d'un spectacle faux». Elle m'a répondu «C’est assez juste oui, même si ce n’est pas un spectacle faux puisqu’il y a de l’autobiographique dedans, disons juste que cette part autobiographique n’est pas là où on le suppose...»


LE QUESTIONNAIRE

«C'est le dernier jour, mais je ne le sais pas encore». Pourquoi cette première phrase ?
Au départ, la fin du roman était complètement différente, mon personnage mourrait. Donc au départ c'était le dernier jour d'une vie. Une fois que j'ai retiré la dernière phrase je me suis dit que la première phrase tenait encore, parce que c'est le dernier jour d'une vie telle qu'elle l'a connue. A la fin, tous les repères qu'elle a, changent.


Pourquoi ce double exergue?
«Le côté temporaire de la vie rend toute attitude définitive ridicule, comme si on voulait faire preuve d'éternité ; or la fête est «à l'orgie du provisoire qui se moque de l'éternité». Fabrice Emaer.

Le premier exergue, je l'avais choisi depuis longtemps, parce que je trouve que les gens ne savent plus faire la fête. Et à l'époque de ce type-là [Emaer], c'étaient les gens qui faisaient la fête. Pas le décor, pas la musique, c'était les gens qui portaient ça en eux. Ils pouvaient faire la fête n'importe où, sur un bout de trottoir avec une bouteille de champagne. Les gens ont vachement changé ces trente dernières années. Aujourd'hui on n'invite plus un juste mélange de gens, on invite n'importe qui qu'on gave de vachement de décibels, de décorum. La fête c'est un truc qui se construit dans l'instant. Bien sûr les fêtes du Palace étaient organisées et très chères, pas improvisées. Mais l'état d'esprit était spontané.
«There isn't going to be any turning point. There isn't going to be any newt-month-it'll-be-better, next fucking year, next fucking life (...). This is really all there is to it». Janis Joplin, 26 ans.
Cette phrase, je l'ai lue en cours d'écriture, dans un bouquin. Elle explique qu'il n'y a pas de demain, que tout est une suite d'aujourd'hui. Et je pense que oui, c'est maintenant que ça se passe.


Où est-ce que vous avez écrit votre livre?
Chez moi, dans ce qui me sert de bureau.
A heure fixe?
Comme Amélie Nothomb? J'ai pas de discipline comme ça. Si je travaille vraiment, je travaille 10, 15, 18h par jour pendant une semaine, trois jours. Et puis tout d'un coup j'arrête, je suis crevée. C'est une boucle, on y entre et on en sort, comme on peut. Je travaille quand j'y arrive, je me force pas. Je travaille même pas 20% de l'année. Le reste du temps, je vis juste normalement, je lis, je pense. Moi je sais pas me forcer parce que ça me déprime de pas y arriver. Quand la première heure il n'y a pas de fulgurance, que c'est plat, je ne m'astreins pas à continuer.

En combien de temps?
En 5 ans et en 3 mois. Je l'ai commencé il y a cinq ans et ça n'allait pas. Quand ça s'est mis en place, quand ça s'est mis à couler, trois mois.

Pourquoi et pour qui?
Je sais pas. Il y a un truc qui me plaît qui commence à m'habiter, m'obséder, et je commence à avoir besoin de travailler dessus, de créer la chose, d'échafauder une histoire. J'écris quand je ne peux plus me permettre de plus le faire, soit financièrement, parce que j'ai besoin des à-valoir, soit parce que je voudrais que le livre soit déjà écrit Quand on a un sujet en tête, on ne sait pas d'avance combien de temps on va avoir la capacité mentale de rester plongé dedans, donc plus on tarde, plus on risque de rester trop longtemps avec ce sujet, non pas en terme de temps de travail mais en terme de temps qui passe, ce qui empêche ensuite de travailler sur d'autres choses. J'ai lu une citation sur Twitter récemment qui disait «J'écris quand ma peur de ne pas le faire devient plus grande que celle de le faire».

Est-ce qu'il a été compliqué, douloureux à écrire?
Il était compliqué sur le plan technique parce que je voulais avoir ces phrases très denses, très chargées, très courtes, qu'elles glissent sur tout, et que la profondeur soit contenue dans trois mots. D'habitude on donne un élément et on creuse sa profondeur au fil des phrases et des paragraphes. Là je ne voulais pas de cassure de rythme, je voulais un flot de choses qui viennent. Ca se passe en une journée, dans les choses s'enchaînent forcément. J'avais remarqué chez Duras des espaces dans la construction de ses phrases, pour voir d'autres choses. Je ne sais pas comment elle faisait ça. Moi le moyen que j'ai trouvé c'est d'écrire une page et de n'en garder que trois phrases. Je gardais par exemple la première la dernière et celle du milieu. DU coup vous lisez un truc beaucoup plus riche que ce qui a l'air d'être là, parce que la phrase garde un vague souvenir de ce qui a été enlevé; le lecteur ne le voit pas mais j'espère qu'il le sent.

Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé ?
Je vais forcément répondre un cliché, parce que je vais choisir quelqu'un dont le cinéma pourrait s'en rapprocher. Faut pas prendre des gens qui correspondent exactement à l'emploi; le premier truc que je serais censée dire c'est Jarmusch. Mais ça n'aurait aucun intérêt pour lui, il faudrait trouver quelqu'un qui fasse complètement contre-emploi.

Avez-vous écouté une musique particulière en l'écrivant? En avez-vous une à conseiller en le lisant?
J'écoute que des trucs instrumentaux quand je travaille, sinon je chante et j'arrive pas à me concentrer... Mais j'ai beaucoup écouté Howard Shore ou la BO de Copycat. Et la BO du Seigneur des Anneaux.

Le livre que vous auriez voulu écrire?
On va dire que je suis très littérature générationnelle et ce sera réducteur. Mais Génération X de Douglas Coupland. C'est le seul livre que j'ai lu de ma vie et dont j'aurais voulu qu'on me dise «ces gens existent, voilà l'adresse, va vivre avec eux». J'aurais aussi aimé assister à des scènes du Grand Meaulnes, et vivre à l'époque de Balzac, qui est un de mes auteurs préférés, pour voir ce que j'aurais eu envie écrire. Et tout le monde voudrait avoir écrit Outremonde de Don DeLillo. Mais Coupland, c'est pas le livre que j'admire le plus, j'aurais simplement voulu avoir l'idée, l'intelligence de faire ce livre.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?
Point Oméga, le dernier DeLillo.

Est-ce que vous aimez parler de vos livres?
Non. Plutôt non. Quand on me dit «parlez-vous de notre dernier livre», c'est absurde. Quand on me demande «pourquoi vous avez voulu faire ça», j'en sais rien, moi, pourquoi j'ai voulu faire ça.

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