Avertir le modérateur

22/09/2010

Alain Mabanckou: «Dans notre pays un chef doit être chauve et avoir un gros ventre.»

Alain Mabanckou, Demain j'aurai vingt ans.


LA B.O. DU LIVRE

LA RENCONTRE

Alain Mabanckou est, comme beaucoup le disent, plus sérieux que ses romans. On sent chez lui le professeur de littérature (qu'il enseigne à Los Angeles), au discours construit, réfléchi. On sent aussi chez lui l'homme déraciné, ré-enraciné, ailleurs, quelque part entre la France et les Etats-Unis, sur un fil entre l'Occident et l'Afrique. Mabanckou est pris dans ses contrastes d'enfant élevé au Congo, mais au milieu de Pagnol, de Rimbaud -utilisé pour draguer les filles - de Cheikh Hamidou Kane. D'écrivain publié par la plus grande maison française et de sage professeur. Surtout, ne pas s'enfermer dans «sa noirceur».


C'est à la fois le professeur et l'écrivain qui m'explique pourquoi il n'utilise pas de point-virgule (le point-virgule a été violemment abandonné par beaucoup trop d'écrivains.). «Ca marque une hésitation, dit-il, une défaillance dans l'esprit de confusion. La virgule est une accélération, le point est une respiration. Le point-virgule est une saturation.»  Ca lui est sorti comme ça (je ne l'avais pas prévenu qu'on parlerait point-virgule).

Mais dans son roman, il prend la voix du bambin qu'il était, et me dit que pour trouver cette voix, il n'a eu «qu'à laisser parler l'enfant qui est [en lui]». On sent qu'il n'a pas eu à aller le chercher bien loin.


LE QUESTIONNAIRE


«Dans notre pays un chef doit être chauve et avoir un gros ventre». D'où vient votre première phrase ?
La première phrase d'un livre est souvent une vraie bataille. Parfois on ne sait pas quand est-ce qu'elle va arriver, on a déjà écrit deux ou trois chapitres, on se rend compte que la première phrase ce n'est pas celle-là. Puisque c'est la clé qui ouvre la porte du livre, c'est la phrase qui tue ou attire, ou créé la fascination ou la haine. En général les premières phrases je les entends avant de les écrire; il faut que ça soit comme quand vous mettez une clé dans la voiture, vous la tournez et hop, la voiture se met à partir. La première phrase ne vient pas forcément au moment où l'on commence à écrire.

«Ce qu'il y a de plus doux
Pour un chaud cœur d'enfant:
Draps sales et lilas blancs
Demain j'aurai vingt ans.»
Tchicaya U Tam'Si, Le Mauvais Sang. Pourquoi cet exergue?
Je l'ai choisi parce que le livre est traversé par l'esprit d'Arthur Rimbaud, que j'ai lu lorsque j'étais tout jeune. Mauvais sang est l'un des poèmes les plus touchants que j'avais lu alors, même si je ne le comprenais pas forcément à l'époque.


Où avez-vous écrit votre livre?
J'ai commencé quelques pages à Londres, j'ai continué beaucoup ici, à Paris, dans le 18e où j'ai un appartement. Je l'ai poursuivi en Algérie où j'étais allé vivre pendant un mois et ça se sent dans le roman, dans les passages qui se passent en Algérie. Puis je suis reparti enseigner à Los Angeles et j'ai écrit un peu là-bas, et je l'ai terminé à Montreuil. Mes livres suivent toujours des itinéraires de scoot. Pour moi la géographie importe peu. Je n'aime pas avoir un bureau parce que ça créé des automatismes. Je n'aime pas prendre l'écriture comme un travail forcé, comme une obligation. Rester dans une chambre, derrière un bureau, ça confine le roman et le lecteur le ressent, le roman devient auto-centré, insulaire.

En combien de temps?
Entre deux et trois ans. Mon roman brasse beaucoup de choses, il devait s'écrire par petites touches, par petites teintes.


Pourquoi, pour qui l'avez-vous écrit?
Pour une paix intérieure personnelle, et pour rendre hommage aux ombres de mon enfance. Mes propres parents. Pour rendre compte de mon état d'esprit dans un monde de plus en plus compliqué. Mais d'abord pour moi-même.


Est-ce qu'il a été douloureux, compliqué à écrire?
Tout livre que j'écris est empreint de la douleur du moment. Mais là il a fallu plus de patience, de temps, de travail que d'habitude, pour trouver le ton juste. Et j'ai sans doute eu besoin de plus de calme que d'habitude.


Quel réalisateur voudriez-vous voir réaliser votre livre?
Jacques Audiard. S'il m'écoute, il sait qui est mon éditeur... Et mon ami Michel Blanc, avec qui je travaille à un projet de film.


Vous avez écouté une musique particulière pendant l'écriture?
Les chansons de Brassens, que j'écoutais beaucoup quand j'étais jeune, et que j'ai laissé dans le livre. Et puis des musiques congolaises des années 60/70 pour me replonger dans l'ambiance de ces années-là.


Quel livre auriez-vous voulu écrire?
Le Livre de ma mère, d'Albert Cohen. C'est mon livre de chevet.


Qu'est-ce que vous lisez en ce moment ?
Sur la Route de Jack Kerouac, la version définitive, le rouleau [qui vient d'être réédité, ndlr]. Je m'en veux parce que je n'avais jamais lu ce livre, mais au moins je ne serai pas corrompu par la version tronquée, je lis directement la version complète.


Aimez-vous parler de vos livres ?
On est obligés, les journalistes nous forcent à le faire, et souvent nous ne sommes pas les meilleurs pour en parler. On préfère les écrire.

00:55 Publié dans littérature française | Lien permanent | Commentaires (1) |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Commentaires

Blog passionnant. Vivement la suite.

Écrit par : kidb | 22/09/2010

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu