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27/09/2010

Jay McInerney: «Tu n'es pas le genre de type à te retrouver dans un endroit pareil à une heure aussi matinale»

Jay McInerney

LA RENCONTRE

Quand j'ai rencontré Jay McInerney samedi matin, j'avais un peu le sentiment d'aller voir le Kurt Cobain de la littérature. Dans les années 80, quand son premier livre (Bright Lights Big City: Journal d'un Oiseau de Nuit) est sorti, McInerney avait décidé avec Bret Easton Ellis, qu'ils feraient de la littérature «une aventure plus sexy, plus amusante, plus rock-and-roll». Ils ont écumé les bars, trempé leur nez dans la poudre, fait les unes des magazines people, vendu des millions de livres. Ensuite ils ont un peu moins poudré leur nez et continué de publier des livres formidables. Et ils ont, en effet, rendu la littérature incandescente.

Dans le hall de l'hôtel, Jay McInerney était assis, jean, tennis et col roulé. «On va faire l'interview dans ma chambre, on sera plus au calme».

Dans sa chambre, il y a un livre de Martin Amis sur la table et des vêtements un peu partout. Il semble drôlement simple pour une rock-star de la littérature. Il parle calmement, mais s'agite sur sa chaise, et rit beaucoup. Il parle de New York. Il a été invité au festival America pour ça: dire comment on écrit sur New York, personnage et toile de fond de ses romans.

Il vit depuis plus de 30 ans à Manhattan. «Je n'avais jamais eu l'impression d'avoir eu une maison avant d'habiter New York. J'avais grandi en mcinerney_moitoutcrache.jpgbanlieue, dans différents endroits. Quand je suis arrivé à New York, j'ai trouvé ma maison et je me suis dit: c'est un endroit parfait pour un romancier.»

Il trouvait la ville excitante, elle accélérait ses pulsations cardiaques. «Il y a une sensibilité new-yorkaise: plus rapide, plus ironique. Les New-yorkais sont plus sceptiques, plus sarcastiques, plus rapides dans leurs perceptions et leurs jugements, que les autres.»

Bien sûr, il aurait pu écrire ailleurs. «Je pense que je suis un bon écrivain, je peux écrire sur plein de choses à part cette ville», mais New York est ce qui l'inspire le plus. McInerney a le sentiment que les histoires, les idées se baladent dans New York. «En tant que romancier, vous avez juste à les saisir.» Et c'est ce qu'il fait.

«Un jour, il y a des années, j'ai vu un homme que je connaissais, un milliardaire. Il était sur la 5e avenue et il attendait de traverser la rue, il était juste à côté d'un clochard, qui portait ses sacs. Je me suis dit que c'était une juxtaposition intéressante, que je voulais écrire un roman avec ces deux personnages dedans. Et je l'ai fait, dans Trente ans et des poussières

Quand on a eu fini de parler de New York, de son écriture, de son amour pour Céline et de sa brève apparition dans Gossip Girl, son téléphone a sonné. «-Oh, c'est Bret. - J'ai justement rendez-vous avez lui tout à l'heure. -Ah? Vous lui rappellerez que nous avons une réservation à 21h15 pour dîner, qu'il n'oublie pas». Je vous raconterai très bientôt ma rencontre avec Bret Easton Ellis.

 


LE QUESTIONNAIRE


Comme Jay McInerney a sorti son dernier livre il y a quelques mois, et que c'était un recueil de nouvelles, j'ai adapté le questionnaire. Quant à la première phrase sur laquelle je l'interroge, c'est celle de son premier livre, Journal d'un Oiseau de Nuit. Cette phrase est devenue culte.

«Tu n'es pas le genre de type à te retrouver dans un endroit pareil à une heure aussi matinale.» Comment vous est venue cette première phrase?
J'étais en boîte, il était 4h du matin et c'est ce que je me suis dit en me regardant dans un miroir: «you are not the kind of guy who would be at a place like this at this time of the morning but here you are...» Quand je suis rentré chez moi, je l'ai écrite, cette phrase, et les deux ou trois suivantes.

C'était une nuit terrible, comme décrite dans le livre.  J'avais perdu mon pote, aucune fille ne voulait me parler. J'avais plus d'argent, plus de drogues. C'était une de ces nuits... Et je devais rentrer chez moi à pied - ce que j'ai fait.
Et après avoir écrit ces quelques lignes je les ai rangées dans un tiroir, je les ai oubliées pour quelques mois et puis je les ai retrouvées.

mcinerney_toutemavie.jpgOù écrivez-vous?
Je peux écrire à peu près partout. A New York j'ai un bureau, avec une vue sur la ville, et une table sur la terrasse, sur laquelle je peux travailler. Et j'ai une maison dans les Hamptons, dans laquelle je travaille parfois.

Comment vous organisez-vous pour écrire?
Je travaille de 9h30 à l'heure du déjeuner. Si ça se passe bien, je peux aussi écrire l'après-midi. Mais pour la fiction, le meilleur moment pour moi, c'est vraiment le matin, et la plupart du temps je fais autre chose l'après-midi, comme du journalisme, répondre à mes mails.

Mais juste après le réveil, c'est le moment qui semble le plus approprié pour entrer dans le monde des rêves.

Vous avez des rituels d'écriture?
J'écoute de la musique, je la choisis en fonction de l'humeur dans laquelle je veux me mettre, en fonction de l'écriture. Et je marche, je fais quelques blocs [les pâtés de maison américains], je sors toujours chercher mon café, je veux voir la ville avant de me mettre à écrire. (Il rit)

Combien de temps vous faut-il pour écrire un livre?
Huit semaines pour Bright Lights Big City. D'autres c'est trois ans. Je pensais que ce serait de plus en plus facile, mais ce n'est pas le cas. Ce n'est pas plus facile qu'avant.

Chaque roman est un nouveau défi. Vous progressez sur certaines choses, et régressez sur d'autres.  Quand j'étais jeune, j'avais une certaine assurance, un style audacieux, courageux. J'avais le génie de la jeunesse. Vous perdez une sorte de génie en vieillissant, mais vous gagnez en compréhension du monde. Je ne pourrais pas dire que les livres les plus récents sont les meilleurs. Il y a des choses dans Bright Lights Big City que je considère naïves et un peu bêtes, mais elles sont aussi sincères et fraiches, donc ça passe. J'en sais beaucoup plus sur la fiction et sur le monde qu'il y a 20 ans. J'espère que cela rend mes livres plus récents aussi convaincants que les premiers.

Pensez-vous que l'écriture puisse s'enseigner?
Je ne pense pas qu'on puisse enseigner à quelqu'un comment devenir un grand écrivain, comment devenir Raymond Carver, Ernest Hemingway, ou Jonathan Franzen, mais il y a des règles à apprendre, comme pour le piano ou le tennis. On peut vous apprendre à faire des progrès plus rapidement. Etudier avec Raymond Carver m'a fait gagner du temps. J'aurais eu à faire beaucoup plus d'erreurs avant d'arriver à maturité s'il n'avait pas été là. Il y a des choses basiques qu'il faut maîtriser pour raconter des histoire, et certaines de ces bases peuvent être enseignées.

Il faut bien apprendre d'une certaine manière. En France, vous n'avez pas de cours d'écriture, mais vous apprenez sans doute à travers vos lectures.

Est-ce que dans une classe d'écriture, un professeur n'aurait pas dit à Céline qu'il faisait des fautes de français?
Il faut se battre pour forger ses propres règles. Et j'adore Céline soit dit en passant. Je pense que c'est un des plus grands écrivains. Moi, on m'a dit qu'on ne pouvait pas écrire un roman entièrement à la seconde personne. Raymond Carver m'a dit que c'était une erreur. Je l'ai fait malgré tout.

Est-ce que vous écrivez dans la douleur?
Parfois. C'est la différence entre un vrai écrivain et un écrivain amateur: un véritable écrivain doit écrire même quand c'est douloureux. Un acteur joue même lorsqu'il est blessé. Exceptionnellement ça m'arrive de ne pas écrire parce que je n'en ai pas envie. Mais la plupart du temps, il faut écrire malgré tout. Surtout pour un romancier: écrire un roman c'est très très long -c'est presque comme un mariage: si vous attendez d'être de bonne humeur pour vous y mettre, ça risque de mettre du temps avant d'arriver.

D'autres jours bien sûr, c'est passionnant, excitant. Si c'est douloureux tout le tempsil fait peut-être changer de vocation... (Il rit) Mais la douleur est inévitable.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?
Peut-être Gatsby le Magnifique - l'un des livres les plus parfaits que j'ai jamais lus. C'est un si petit livre, qui saisit si parfaitement ce qu'on appelle le «rêve américain». J'adore ce livre.

Vous aimez parler de vos livres ?
Pas vraiment. (Il rit). J'aime ce que je fais, mais j'ai parfois l'impression que si je l'explique trop, je vais le corrompre, l'avilir, que ce que j'avais à dire, je l'ai écrit. Si vous voulez savoir ce que je voulais dire, lisez le livre! Mais j'ai aussi des questions sur les livres que je lis. Et j'adorerais pouvoir poser des questions à Céline ou Fitzgerald, donc je comprends le besoin d'en parler.

 

Le dernier livre de Jay McInerney est un receuil de nouvelles intitulé Moi Tout craché (The Last Bachelor en anglais), que vous trouverez en grand format aux éditions de l'Olivier, ou en poche chez Points. Points réédite par ailleurs le roman Toute ma vie (Story of my life), longtemps épuisé.

 

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