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31/01/2011

Pierre Stasse: «Je voyageais dans l'ignorance»

LE QUESTIONNAIRE SUR HÔTEL ARGENTINA

Hotel_Argentina.jpg«Je voyageais dans l'ignorance». Comment est venue cette première phrase?
J'ai besoin de trouver ma première phrase comme du début d'une pelote, pour ensuite tirer le fil et écrire la suite. Je ne peux pas écrire quand je n'ai pas la première phrase - que j'aime concise, aiguisée. Et au moment où j'ai écris le livre, cette phrase correspondait exactement à mon état personnel. Je partais en Argentine comme le narrateur. Ensuite tout le roman n'a rien à voir avec moi.


Pourquoi cet exergue de Camus? «Je n'ai plus de patience en réserve pour cette Europe où l'automne a le visage du printemps et le printemps l'odeur de misère. Mais j'imagine avec délices cet autre pays où l'été écrase tout, où les pluies d'hiver noient les villes et où, enfin, les choses sont ce qu'elles sont.» (Acte II, scène 1 du Malentendu)

A la toute fin de l'écriture du livre, je tombe sur cette phrase du Malentendu. Et c'est un vrai choc. Je trouvai un écho incroyable à mon histoire. Je n'ai pas la prétention d'être à la hauteur de Camus en mettant le Malentendu en exergue. Mais je crois assez peu aux coïncidences, et tomber sur cette phrase, en finissant l'écriture du livre, ça l'a imposée comme exergue.

Pourquoi et pour qui avez-vous écrit ce livre?
Pour qui je ne saurais pas vous dire. Je crois que c'est Bergson qui disait qu'on n'est jamais obligé d'écrire un livre. Je suis assez d'accord. Sauf peut-être quand on a subi un traumatisme. Moi j'écris parce que ça fait écho à une peur du vide, ou un questionnement permanent. Je peux ne pas écrire. Mais je me retrouve à gamberger sur les sujets qui se retrouvent dans mes livres. Et puis tu as envie de partager un regard avec les gens qui te liront. A un moment ou à un autre, même inconsciemment, tu écris parce que tu as un désir que tes proches comprennent la façon dont tu réfléchis.

En combien de temps avez-vous écrit le roman?
J'ai un premier jet assez rapide, frénétique. J'écrivais jour et nuit sur des cahiers d'écoliers. J'ai d'abord écrit à Buenos Aires; j'y suis resté deux mois. Ensuite, en rentrant, j'ai peaufiné. L'éditeur m'a très peu demandé de corrections. Si je m'écoutais, je réécrirais sans fin, mais il faut bien rendre le livre à un moment donné, passer à autre chose.

Vous avez des rituels d'écriture?
J'ai besoin d'un bon stylo. C'est con hein? Et j'ai besoin de m'isoler. Je peux pas écrire si je sais que dans vingt minutes il se passe un truc.

Avez-vous écouté une musique particulière en l'écrivant? En avez-vous une à conseiller en le lisant?
Je ne peux pas écouter de musique en écrivant parce que pendant que j'écris, je lis ce que j'écris. C'est déjà un peu le bordel dans ma tête sans qu'il y ait de bruit autour. Mais une BO qui ressemblerait à mon livre, ce serait Antony and the Johnsons ou un groupe français qui s'appelle Coming soon.

Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé?
Quand j'écrivais, une amie m'a fait découvrir les films de Tarkovski. C'est bordellique chez lui, non? Je crois que ça correspondrait bien à mon livre.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?
Je peux en citer trois? Eureka Street, En attendant les barbares, et Le Livre de ma mère. Mais il y en a plein! Ce sont des livres qui évoluent sur une autre sphère. Jamais je ne pourrai écrire comme ça. Ce sont trois livres qui ne te donnent pas une version simplifiée de l'homme. Tu sors de leurs livres plus sensibles.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?
Je reviens de Birmanie, et je lisais Une histoire birmane d'Orwell. Il l'a écrit en 1934. [C'est le premier roman de George Orwell, l'auteur de 1984 et de La Ferme des animaux.]

Vous aimez parler de vos livres?
Je trouve que je me dessers beaucoup, en fait, quand j'en parle. C'est dur de bien parler de ses livres. En revanche je peux en débattre si quelqu'un fait une interprétation avec laquelle je ne suis pas d'accord. Parfois les gens ont des interprétations que je ne comprends pas. Mais parfois les lecteurs voient des choses que je n'avais pas vu. C'est le sentiment le plus incroyable. C'est un plaisir fantastique. Indépendamment du fait que ça veut dire que le type m'a lu! Ce qui est déjà super...

Pierre Stasse, l'imperfection talentueuse

Ci-dessous, la rencontre avec l'auteur. Là: le questionnaire sur le livre.

Pierre Stasse pourrait être arrogant. C'est certainement la thèse accréditée quand on voit ce jeune homme de 24 ans au vague air de Florian Zeller. C'est probablement aussi ce que l'on imagine, lorsque l'on sait que ses parents se sont rencontrés à l'Elysée, quand l'une était l'attachée de presse de François Mitterrand, et que l'autre était son conseiller économique. Attablé au café des Editeurs, dans le 6e arrondissement, il est dans son élément.

Son attitude pourtant, dément l'arrogance. Bonnet gris enfoncé sur la tête, il parle bas et boit son thé. Il reçoit des textos, des demandes d'interviews. Entre ça et l'école du barreau qu'il fait pour devenir avocat, son emploi du temps transpire. «Depuis que je suis rentré de vacances, c'est l'effervescence». Il s'apprête à dire que c'est bon signe mais se ravise et touche du bois.

Se regarder écrire

Son premier roman, Les Restes de Jean-Jacques, pouvait aussi jeter un soupçon d'arrogance: des phrases trop alambiquées, et une intrigue trop évanescente. Mais il confesse: «Je crois que j'ai perdu ce truc de «se regarder écrire». De nouveau, il touche du bois.

Hôtel Argentina est l'histoire d'un voyage. C'est le voyage en Argentine de Simon Koëtels, qui a besoin d'échapper à la morosité de sa vie d'adulte naissant. Le début est un peu lent. (Ne pas oublier les droits imprescriptibles du lecteur, parmi lesquels celui de sauter des pages). Et puis le jeune homme découvre Buenos Aires. Dans une ville mi-réelle (les noms des rues, des quartiers, les quelques repères historiques le soulignent) mi-rêvée, il s'installe dans un hôtel tenu par un frère et une sœur, Natacha et Estban Menger, qui font de lui un hôte de première importance.

La découverte de cet hôtel a quelque chose de la découverte du grand Meaulnes, s'introduisant dans un château mystérieux, dans le roman d'Alain-Fournier. Elle a aussi quelque chose du réalisme magique de la littérature latino-américaine. Simon Koettels s'enfonce dans une famille compliquée. Les chambres de l'hôtel ne sont pas innocemment décorées de Picasso.

Pierre Stasse parvient à inventer un voyage moderne en périple d'un autre temps. On en vient presque à croire que le narrateur est allé à Buenos Aires en paquebot. Le roman a les travers de cette nostalgie (des phrases parfois trop longues, ampoulées - dont on se demande si l'auteur lui-même sait bien ce qu'elles veulent dire). Mais ses qualités aussi, immenses, oniriques. «Je me moque de la perfection» - c'est le personnage d'Esteban Menger qui le dit.

LA B.O. DU LIVRE

11/01/2011

François Bégaudeau: «Depuis vingt ans à vrai dire je n'ai plus cessé de rire»

LE QUESTIONNAIRE SUR LA BLESSURE LA VRAIE

Là: la rencontre avec François Bégaudeau.

la_blessure_begaudeau.jpeg«Depuis vingt ans à vrai dire je n'ai plus cessé de rire». Comment avez-vous choisi cette première phrase?

Ca rigole pas la première phrase. Je ne sais pas comment elle vient, mais on décide de la garder plutôt que de la choisir. Et là pour moi elle dit tout. Elle dit «depuis 20 ans» donc on pose tout de suite que ce qui s'est passé c'était en gros il y a 20 ans. Et ça met le rire immédiatement à la fin de la phrase, le rire qui va être très important, y compris à la fin du livre. Et surtout, il y a «à vrai dire» qui fait partie des expressions que l'on dit sans plus savoir ce qu'elles signifient. Cette notion de vérité, présente y compris dans le titre, je suis un peu ironique dessus. A chaque fois qu'on sursignifie à quelqu'un qu'on lui dit la vérité, c'est que probablement ce n'est pas le cas.

Pas d'exergue?

C'est un peu un principe. Les exergues je trouve ça pompeux, solennel, et je n'ai pas une conception très solennelle de la littérature. En plus c'est souvent, comme par hasard, Henry Miller et Dostoïevski. Ca m'agace de se mettre sous la tutelle de la «grande littérature». Si c'est de la grande littérature ce sera au lecteur de juger.

Pourquoi et pour qui avez-vous écrit ce livre?

J'aimerais pouvoir être lu par tout le monde. Pas quantitativement, ça ce n'est pas crucial. Mais j'aimerais surtout que tout le monde puisse me lire entre les vieux, les jeunes, les lettrés, les moins lettrés. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas.

En combien de temps avez-vous écrit ce livre?

Un an pile. En temps effectif? Je ne sais pas. Mais je bourrine vraiment, quand je m'y mets, je peux écrire douze heures par jour. J'ai commencé aux vacances de Noël, les seules vacances de l'année où il n'y a ni projos de films, ni interviews, ni copains. En trois semaines on arrive à une première mouture, en se levant à 8h, en se couchant à minuit, et en ne faisant que ça. Ensuite on retravaille.

Où est-ce que vous l'avez écrit?

A Paris, dans mon appartement, à mon bureau.

Vous avez des rituels d'écriture?

Non. Enfin j'en ai pas beaucoup. J'essaie de répondre à vos questions mais... [Il rit.] Si, j'ai toujours un café dans la main. Un truc à boire à côté. Et puis j'écris quand je peux, en fonction de mes autres activités, mes rendez-vous.

Est-ce que vous avez écouté une musique particulière en écrivant le livre? En avez-vous une à conseiller en le lisant?

Non. Il me semble qu'à un moment il y avait un morceau obsessionnel, mais je ne me souviens pas. Et sur un an, ce serait grave... Et puis je suis incapable d'écouter de la musique en écrivant ou en lisant, donc j'ai un peu de mal avec cette question.

Mais je crois que j'ai un style un peu rapide et je suis durablement marqué par le rock, et le punk rock qui est pour moi une accélération du rock. Il y a une chanson qui est citée dans La Blessure qui est un peu à l'origine du livre. Pourquoi je l'ai situé en 86 ce livre. Surtout parce qu'une chanson de Green Day s'appelle 86. Elle date de 95. Elle est dans le livre et à un moment le narrateur dit qu'elle passe dans une fête et c'est faux puisqu'elle date de 9 ans plus tard. Mais cette chanson dit «There's no return from 86»: «On ne revient pas de 86, on ne revient pas de 86, on ne revient pas de 86». J'ai toujours eu une sorte d'obsession de cette chanson: on ne revient pas de 86. C'est un peu comme ça qu'est né le livre. C'est une chanson géniale d'ailleurs. J'ai sans doute un peu écouté Green Day pendant l'écriture. J'écoute toujours un peu Green Day.

Si vous pouviez demander à n'importe quel réalisateur d'adapter votre film à l'écran, lequel serait-ce?

[Après s'être faussement inquiété que c'était avec «ce genre de questions qu'on passe pour un con».] Un naturaliste français. Il faudrait Kechiche, et puis je pense que ça lui ferait du bien. [Il rit]. J'adore Kechiche, je suis un fan absolu, pour moi c'est le plus grand cinéaste français vivant. Mais il est temps maintenant qu'il ne filme que des Blancs. Après il reviendra aux Noirs et aux Arabes et il a bien raison, mais pour là il faut qu'il filme des Blancs. [Il continue de rire.] Je vais lui envoyer mon livre!

Quel livre auriez-vous voulu écrire?

L'écrivain qui m'a le plus marqué ces derniers temps c'est Gombrowicz, un écrivain polonais qui a eu son heure de gloire et qui est un peu oublié. Il a écrit un livre qui s'appelle Cosmos et je le conseille à tout le monde. Ca me paraît très accessible. Les cent dernières pages de La Blessure qui deviennent un peu dingues doivent beaucoup à Cosmos je pense.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?

Michael Jackson, de Pierric Bailly. On va se rencontrer dans un festival, et je suis assez content, je pense que c'est un super écrivain. Pour l'instant il a une espèce d'étiquette genre «je parle de la jeunesse» mais je pense qu'il vaut mieux que ça. Et puis j'avais adoré Polichinelle.

Vous aimez parler de vos livres?

Oui, sans nuance. J'aime beaucoup parler de mes livres et je déteste les blaireaux qui prétendent ne pas aimer en parler. Je pense que tous les grands écrivains parlent hyper bien de leurs livres et ils adorent en parler et ils sont très précis. Il n'y a qu'à lire la correspondance de Flaubert. L'idée que quand on écrit on ne sait pas vraiment ce qu'on fait, c'est un mythe romantique.

11:57 Publié dans littérature française | Lien permanent | Commentaires (19) |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

François Bégaudeau, l'éternel adolescent

Ci-dessous, la rencontre avec l'auteur. Là: le questionnaire sur le livre.

 

bégaudeau.jpg

 

LA RENCONTRE

Rendez-vous à Voltaire, dans un café. François Bégaudeau lit Libération. Evidemment. Sourire charmeur, il a l'obligeance de se souvenir vaguement que l'on s'est déjà croisés, quand j'étais encore étudiante en journalisme et que l'adaptation d'Entre les murs au cinéma venait de remporter la Palme d'Or à Cannes. Ca rattrape le fait que le narrateur de son nouveau roman La Blessure la vraie, adolescent passant l'été de ses 15 ans à La Faute-sur-mer, en Vendée, taxe mon prénom, Charlotte, de «prénom de bourge».

«Non mais je vous assure, justifie Bégaudeau, il n'y avait pas de Charlotte à la Faute-sur-mer, il y avait des Céline, des Valérie, des Stéphanie, des Nadine!» Et puis un François, écrivain en puissance. Parce que tout est vrai dans ce roman très drôle, igné et acnéique. Tout est vrai sauf les faits.

«Le cadre est vrai même si je l'ai réinventé. L'ambiance est vraie. Ce qui se passe dans la tête du narrateur est un peu forcé pour créer de la drôlerie, de la confusion, mais c'est un peu ça. A 15 ans j'étais communiste, je voulais me faire des nanas, j'avais peur des filles». Exactement comme son narrateur, qui vient d'entamer les Pensées de Pascal et vit dans l'urgence de tirer son coup pour la première fois.

«Je ne crois pas aux adultes»

A priori, la jeunesse est chez Bégaudeau une obsession. Entre les murs, (qui évoquait la jeunesse d'aujourd'hui) L'Invention de la jeunesse (essai sur la question) et maintenant La Blessure la vraie, roman plus ou moins autobiographique sur la jeunesse de l'auteur, dans les années 80.

Mais lui ne voit pas les choses ainsi. «Pour moi ce n'est pas un sujet la jeunesse. Je ne crois pas aux adultes. Je pense que c'est mensonger, que ce n'est qu'une devanture». Il pense que tout le monde est immature dans sa fête, et lui en premier, ce dont il se réjouit.

«Personne n'est à l'aise avec le cul»

«Prenez la fébrilité sexuelle, dont on dit qu'elle caractérise l'adolescence: ce serait le moment où on se cherche un peu sexuellement, où tout est précaire, où le rapport au sexe est compliqué. Moi j'ai 39 ans, je me cherche toujours sexuellement, c'est toujours un peu précaire et ce n'est toujours pas simple. Personne n'est à l'aise avec le cul, personne, jamais. Sauf quelques aristocrates du cul, à l'aise techniquement, et en termes de désinhibition».

Non, La Blessure la vraie serait plutôt un roman sur lui, sur ses vacances, sur la Vendée. Sur le fait qu'une décennie, ça n'existe pas, pas dans l'unité, que ça déborde toujours de tous les côtés. Que l'on peut être un gamin communiste qui lit Pascal en 86.

Mais quoi que vous disiez de ce livre, et même si en le lisant, vous entendez dans un coin de votre tête remonter les démons de Minuit, et que vous avez sous la langue le goût du Nesquik, même si vous ressentez cela, ne dites pas que La Blessure est «vintage». «Les gens qui disent 'vintage'... boude Bégaudeau. Y'en a vraiment marre de ce mot. Si je veux raconter mon enfance qui se passe en 86 et que donc il y a des 4L ce n'est pas vintage: je pose mon décor, c'était comme ça l'époque. C'est une reconstitution. Ce mot «vintage» est en train de rendre dingue tout le monde. Non mais c'est vrai.» Un enfant on vous dit.

LA B.O. DU LIVRE

Crédit photo: Francois Bégaudeau, le 07 Janvier 2010 à Paris / SIPA

09/01/2011

Jonathan Safran Foer, de la fiction à l'essai

Jonathan Safran Foer, Faut-il manger les animaux?

safranfoer.jpg

LA RENCONTRE

Jonathan Safran Foer est connu comme romancier. Notamment pour Incroyablement fort et extrêmement prèsl'un des grands romans sur le 11 septembre. Mais ce samedi de décembre, dans son hôtel du boulevard Raspail, c'est un jeune essayiste de Brooklyn qui se présente. Moins drôle que son écriture, mais tout aussi élégant, polo noir, barbe taillée, il a à son crédit trois ans de recherches sur le système américain de production de la viande, pour écrire Eating Animals. Il s'est introduit clandestinement dans des fermes industrielles, a voyagé dans tout le pays pour aller essayer de parler aux tortionnaires de dindes, aux activistes de PETA, ou encore à Frank Reese, «dernier petit éleveur de volailles». Best-seller aux Etats-Unis, en Italie et en Allemagne, Faut-il manger les animaux? en français est publié ce mois-ci. A mi-chemin entre l'essai et le récit.

Pour le fond, Jonathan  Safran Foer s'aventure sur le même terrain que quantité de documentaires déjà produits sur le sujet. Il y met cependant son talent d'écrivain, son humour. Vous n'aurez jamais trouvé les dindes aussi malheureuses que sous sa plume. Surtout, il y mêle les réflexions de philosophes ayant exploré notre rapport aux animaux pour nous montrer que la torture des animaux (avérée dans le système industriel actuel) ne fait pas de tort qu'aux animaux eux-mêmes. Mais aux hommes aussi. A notre santé, et à ce que nous sommes.

«Aujourd'hui ce qui est en jeu dans le fait de manger les animaux, [c'est] aussi notre capacité à réagir à certaines parties de notre propre être (animal). La guerre ne se déroule pas seulement entre eux et nous, mais entre nous et nous.» Et il cite Jacques Derrida qui précisait dans L'Animal que donc je suis pour évoquer «une lutte inégale, d'une guerre en cours et dont l'inégalité pourrait un jour s'inverser, entre, d'une part, ceux qui violent non seulement la vie animale mais jusqu'à ce sentiment de compassion et, d'autre part, ceux qui en appellent au témoignage irrécusable de cette pitié».

Dérangeant au point de vous emmener sur la route du végétarisme. Si, même si vous étiez féru d'entrecôte béarnaise.

«Je préfère écrire des romans»

Mais c'est peut-être le dernier essai que vous lirez du jeune écrivain. Si ce qu'il a appris l'a passionné, et s'il espère faire réfléchir ses lecteurs, il n'a pas adoré écrire le livre. «Je préfère écrire des romans, m'a-t-il expliqué. Ce qui était agréable ici, c'était de connaître mon but. Avec chaque livre, vous voulez toujours changer le lecteur, mais vous ne savez pas comment. Vous voulez changer le lecteur, le « transporter » littéralement,  parce que s'il est exactement le même à la sortie du livre, ce n'était sans doute pas un bon livre. Au moins avec un essai, hors de la fiction, on sait vers quel but on tend, on sait ce que l'on veut changer chez le lecteur. C'est réconfortant. Mais j'avais aussi le sentiment de ne plus avoir ce que j'aime le plus dans l'écriture: la liberté de faire ce que je veux, de partir dans telle ou telle direction, de changer les faits...»

Evidemment, s'il a choisi la forme de l'essai, c'est qu'il avait de bonnes raisons de s'infliger cette douleur. Non pas que la fiction soit moins puissante que la réalité: «elle l'est toujours autant, mais elle n'est pas toujours aussi appropriée, souligne-t-il. Si j'avais écrit un roman, les gens auraient pris ça pour de la science-fiction. Je voulais qu'ils sachent que par exemple les tortures que j'évoque ne viennent pas de mon imagination. Tout est vrai dans ce livre».

LA B.O. DU LIVRE

 

 

SILENCE

(Oui, bon, mais c'est un essai.)

 

08/01/2011

Jonathan Safran Foer: «Je me réveille à 4h du matin. Parce que je suis bizarre.»

LE QUESTIONNAIRE SUR FAUT-IL MANGER LES ANIMAUX?

La rencontre avec Jonathan Safran Foer, c'est ici...

Faut-il-manger-les-animaux.jpgPourquoi avoir écrit ce livre?

Je l'ai écrit parce que le sujet me tenait à cœur. Par ailleurs il me paraissait se tenir hors de la fiction, et mon statut de romancier ne m'oblige en aucun cas à n'écrire que de la fiction. Donc j'ai décidé d'écrire un essai. Après, «pourquoi ça me tenait à cœur?», c'est une question différente. Le sujet m'importe depuis que je suis enfant. Je crois que la plupart des enfants se disent à un certain moment que la viande est quelque chose d'étrange, que ça ne colle pas avec les autres histoires racontées par nos parents, avec le fait qu'ils nous demandent d'être toujours gentils, avec le fait que l'on a aussi parfois chez nous des animaux domestiques. Et cette contradiction m'est toujours restée en tête.

En combien de temps avez-vous écrit «Faut-il manger les animaux?», en comptant les recherches sur le terrain?

Ca m'a pris trois années complètes, avec les enquêtes, l'écriture.

Quel est votre rythme d'écriture?

Je me réveille à 4h du matin. Parce que je suis bizarre. Je travaille jusqu'à ce que mes enfants se réveillent, vers 6h du matin. Et puis, d'une manière ou d'une autre, je perds le reste de la journée. Je travaille un peu plus, mais en une journée, je travaille probablement trois ou quatre heures seulement. De 4 à 6, puis une ou deux autres heures dans la journée. Et puis je me couche à 22H.

Où est-ce que vous l'avez écrit?

A Berlin, où j'ai passé environ deux mois, et le reste à Brooklyn.

Qu'avez-vous écouté en écrivant le livre?

Je n'écoute jamais de musique en écrivant, je finirais pas taper les paroles des chansons. J'ai du mal à faire deux choses à la fois.

Vous n'avez rien pour vous accompagner?
Le café!

Si vous pouviez demander n'importe quel réalisateur d'adapter votre film à l'écran, lequel serait-ce?

Eh bien, Natalie Portman va en faire un film! Elle veut en faire un documentaire très personnel. Elle m'a contacté, elle m'a dit qu'elle avait adoré le livre. Je la connais maintenant, je vais éventuellement l'aider, mais ce sera surtout sa vision à elle. Et elle n'en est encore qu'au tout début.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?

N'importe quel livre de Kafka ou de Bruno Schulz. Cent ans de solitude, ce serait assez bien. L'Odyssée ce serait assez génial. La Genèse ça m'irait. Et Hamlet est plutôt un bon livre aussi...

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?

Je lis L’imitateur de Thomas Bernhard. Ca pourrait être mieux que ça n’est, mais c’est bien. Je lis tout et n’importe quoi, du moment que quelqu’un me le suggère.

[Vous pouvez écouter des extraits de L'Imitateur ici]

Vous aimez parler de vos livres?

J'aime parler de ce livre-ci. J'aime ça plus que de parler de mes romans. En parlant de ses romans, on a parfois l'impression de les rétrécir, alors qu'en parlant de Faut-il manger les animaux, j'ai l'impression de lui donner de l'ampleur au contraire. Tout le but de ce livre est d'en parler le plus possible, de faire parler sur le sujet. Et c'est si dur de parler des romans, on trouve des réponses, des explications qui sortent parfois de nulle part, qui sont plus ou moins vraies, mais toujours un peu artificielles. Ce livre je pourrais en parler des heures sans avoir jamais épuisé le sujet.

12:13 Publié dans littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (4) |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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