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02/05/2011

Jess Walter: Manuel pour se marrer avec la crise économique

jess_walter.JPGLA RENCONTRE

Le manuel est simple à suivre, il tient en un seul commandement: lire La Vie financière des poètes, de Jess Walter. Cet écrivain (ex-journaliste qui a laissé tombé les journaux il y a dix-sept ans), et qui est aussi drôle que ses livres (ce qui n'est pas toujours le cas, disons-le) a vu ses potes, dans les années 90, quitter leur boulot pour aller monter des sites web. Quelle idée saugrenue. Chose plus saugrenue encore: ils sont nombreux à être devenus millionnaires, selon Walter. Mais lui ne comprenait pas... «J'étais un peu envieux, la plupart de leurs idées n'avaient aucun sens pour moi et pourtant ça marchait. Du coup j'avais envie que mon personnage ait cette envie aussi, de créer un site. Mais le truc le plus ridicule qui soit. Et que cette fois-ci, le ridicule ne lui réussisse pas».

Donc il a eu cette idée: raconter l'histoire d'un journaliste, Matt, qui monterait un site de poésie consacré à la finance. «C'était pousser la limite du ridicule, en restant dans la limite du réaliste. Poétiser la finance...» Sauf que ça ne fonctionne pas. La crise financière lui tombe dessus, sur lui, sa famille, son emprunt bancaire. Pour s’en sortir, il essaie de se reconvertir dans le trafic de drogue (douce) pour payer sa banque et l'école privée de ses gamins. Véridique.

C'est un mélange de Weeds et de Breaking Bad, et de Nick Hornby, trempé dans l'humour noir, avec des titres de chapitre comme «Dave le dealer veut examiner mon cul», des phrases comme «ce type aime le journalisme comme les pédophiles aiment les enfants». Et la chronologie suivante pour expliquer le déclin de la presse: «Années 50: La télé arrive et il s'avère que la plupart des gens préfèrent recevoir les nouvelles lues par un type avec des cheveux en plastique moulé, qui fume une cigarette. Années 60: l'évolution et de meilleurs habitudes alimentaires font qu'un premier père arrête cesse de lire le journal aux toilettes... comme le premier poisson qui marcha sur terre»

[En vrai, je pense surtout que la lecture aux toilettes s'est féminisée, que ce n'est plus réservé aux pères. Tant mieux.]

Jess Walter restitue formidablement bien l'Amérique en crise (que je connais pour de vrai, je suis allée passée six mois dans le Missouri. Comment ça c'est où le Missouri? C'est là) et il en rit. Il dit que c'est son côté journaliste. «Je crois que trouver la crise économique risible, cela vient de mon passé de reporter, m'a-t-il expliqué: rire des tragédies, c'est une chose que l'on fait quand on est journaliste, on est obligé de créer une distance. Et je ris sans cesse de ce que je ne devrais pas. J'ai un humour noir. Je regarde CNBC, j'écoute NPR, et je me marre. Et nous-mêmes nous avons vécu brièvement les problèmes que vit Matt et sa famille. Ma femme a été au chômage un moment, ma maison a perdu un tiers de sa valeur... Il faut pouvoir rire de soi-même».

Le monsieur cramoisi et Leopardi

Mais ce roman raconte aussi, en pointillés, ce qu'est un monde de chiffres (un monde réglé par la finance) dans lequel la poésie n'a plus cours. Quelle idée risible, n'est-ce pas, que de faire de la poésie avec la finance? Parce que les chiffres ce sont des choses sérieuses. Comme sur la planète du monsieur cramoisi, qui n’a jamais respiré une fleur, jamais regardé une étoile, jamais rien fait d’autre que des additions. (Moyennant quoi, le monsieur cramoisi «n’est pas un homme, c’est un champignon!»)

Ce roman raconte l'importance des mots, face aux chiffres. Un peu comme quand Leopardi (poète, génial) craignait déjà, au XIXè siècle, dans son pessimisme de poète, que la poésie disparaisse. Il mettait face à face le langage scientifique, fait de mots arides alors appelés termes, et la poésie. Le premier éveille «dans notre esprit l’idée la plus isolée, la plus solitaire et circonscrite qui soit; tandis que la beauté du discours et de la poésie consiste à susciter en nous des groupes d’idées et à faire errer notre esprit parmi la multitude des conceptions, dans ce qu’elles ont de vague, de confus, d’indéfini et d’indéterminé». «La raison est ennemie, dans les événements humains, de presque toutes les grandeurs».

Si Leopardi avait du mal avec le langage scientifique, imaginez-le face à la crise financière. Quelle bonne idée de vouloir la poétiser. Avec humour.

LE QUESTIONNAIRE

«Et derrière le comptoir, Rahjiv, toujours patient, croise mon regard, les paupières à demi baissées, pendant qu'il encaisse un autre ricaneur qui empeste le patchouli - Reeses's Pièces, Red Bull et tacquito au cheddar -et il pense sans doute : Ah, ces gamins, Matt... mais peut-être pas car Rahjiv ne connaît pas mon nom et je ne porte pas de badge». Pourquoi cette (longue) première phrase ?
Le roman parle de l'Amérique actuelle, donc je voulais qu'on sente son atmosphère. Et je crois qu'on la sent bien dans les 7/11 [une chaîne d'épiceries] où j'ai décidé de commencer mon livre. Tout partait d'un jeu de mot entre 7/11 et 9/11 [le 11 septembre en anglais se dit 'nine/eleven']. Mon dernier livre était sur les attentats de New York et une dame m'avait un jour demandé si mon livre parlait du 7/11, au lieu de 9/11 ... Et je me suis dit qu'elle avait raison, qu'entamer un roman dans un 7/11 était la meilleure manière de saisir l'atmosphère actuelle des Etats-Unis.

cover_walter.jpgPourquoi cet exergue de Saul Bellow: «Les poètes doivent rêver et rêver en Amérique, c'est pas du gâteau».
J'adore Saul Bellow et mon roman me faisait un peu penser au sien, Herzog: l'histoire d'un homme en conflit avec lui-même, en train de s'effondrer. J'avais vu cette citation avant, et je m'étais dit que c'était le genre de phrases complètement vraies mais qui peuvent vouloir dire tout et n'importe quoi ? Et en même temps cela parle de poésie et des difficultés en Amérique, ce qui est au centre de la vie de mon personnage, qui veut monter un site parlant de la vie financière en poésie, dans l'Amérique en crise. Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire mais je trouve ça très beau et probablement complètement vrai.

Où avez-vous écrit votre roman ?
Dans mon bureau, sur Lake union à Seattle, et puis je voyage beaucoup. A l'inverse de mes autres livres, c'est écrit à la première personne, et au présent, et cela me semblait presque être un riff burlesque. J'en lisais des extraits lors de séances de lectures publiques, alors que je n'avais pas fini le livre. Je lisais des passages en cours d'écriture, pour voir ce que ça donnait à l'oral. Je pense que c'est un roman très oral.

Combien de temps avez-vous mis à l'écrire ?
C'était particulier, c'était comme s'il y avait une voix dans ma tête, celle du narrateur, Matt, qui écrivait toute seule. D'habitude mes livres sont beaucoup plus écrits, plus construits. Là c'est comme si je devais simplement retranscrire la voix. En août et septembre 2008 j'ai écrit les chapitres essentiels, et le reste en quatre ou cinq mois ensuite. D'habitude cela me prend environ trois ans d'écrire un livre.
J'ai dit à mon ami Richard Russo que ça avait été un livre très facile, très rapide à écrire. Il m'a dit que lui aussi en avait eu un très facile à écrire, qu'il l'avait dit à William Kennedy qui avait répondu «on n'y a le droit qu'une fois». J'ai un autre roman en cours depuis une dizaine d'années - j'imagine qu'ils se compensent.

Pourquoi/ pour qui écrivez-vous ?
J'écris... sans penser aux lecteurs franchement. Les mots s'alignent. Pour ce livre, d'une certaine manière j'étais dans l'optique de plaire aux gens, parce que l'humour de Matt suscite ça, comme quand les gens font des blagues, pour faire rire la galerie. Mais je le faisais sans penser aux lecteurs. C'est presque auto-hypnotique.
Mais de toute façon c'est une nécessité d'écrire. J'écris tous les jours, 7 jours sur 7, et en vacances... Et puis je suis un peu insomniaque, donc j'ai du temps pour ça! Je me lève à 4h30 ou 5h parfois et trente minutes plus tard je suis à mon bureau. Quand je suis dans une période fluide, je peux me lever encore plus tôt, tout excité à l'idée de continuer.
Il y a des gens qui veulent être écrivains, et d'autres qui veulent écrire. Pendant sept ans j'ai écrit des nouvelles que personne n'a publié, et je me suis prouvé que j'écrirais quoi qu'il arrive, même si personne ne voulait de mes écrits. Pour devenir écrivain, ça aide de vouloir écrire. [Il rit] Il n'y a pas tellement de gens vraiment têtus. Il faut l'être. Et puis certains partent évidemment avec une facilité: il y a des raconteurs d'histoire comme d'autres ont l'oreille absolue. Cela ne fait pas tout, mais il doit y avoir un petit truc neurologique, un petit avantage de départ.

Vous écoutez de la musique en écrivant?

J'en écoute, toujours, pas très fort, en fond sonore. Et j'épuise 20 ou 30 CD pour un roman, je les écoute en boucles, jusqu'à ne plus en pouvoir. J'ai écouté Neutral Milk Hotel pendant l'écriture de ce livre par exemple. La BO serait Fake Empire de The National. Et puis il y a une autre chanson d'un groupe dont vous n'avez jamais entendu parlé parce que ce sont mes copains: c'est un groupe qui s'appelle Missionary Position. Dans l'une de leur chanson, il y a ce vers qui dit «You used to like something about me» et j'imagine très bien le narrateur, Matt, dire ça à sa femme Lisa.

Si votre livre devait être adapté au cinéma, quel réalisateur choisiriez-vous ?

Et bien je viens de finir le script et Michael Winterbottom doit le réaliser. On cherche les fonds, mais... voilà, mon choix ce serait lui! J'adore 24 Hour Party People, et j'adore l'adaptation qu'il a faite de Tristram Shandy et visuellement, j'ai été vraiment fan de The Killer Inside me - même s'il y a des moments quasi irregardables... C'est très différent de mon livre, mais ce serait super. Et vous savez quoi? Jack Black veut jouer le rôle principal.

Il n'irait pas du tout pour le rôle.

Clairement, je ne pensais pas à lui au départ! Mais au moins cela dissuadera les gens de penser que c'est autobiographique [Jess Walter est élancé, le visage presque sévère, et les yeux bleus. Vous voyez l'idée: pas tout à fait Jack Black]. Je pensais plutôt à Jason Bateman, ou quelqu'un comme John Cusack quand il était plus jeune.. Mais il m'a fait regarder certains de ses précédents films, et il a l'air de vraiment vouloir le rôle... Pourquoi pas.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?

Je viens de finir 2666 de Roberto Bolaño, c'était magnifique. L'an dernier, le livre que j'ai préféré était Skippy dies, de Paul Murray. Je me rends compte que j'adore les livres qui mélangent complètement les tonalités, qui sont très drôles et tristes, et effrayants... Visit From the Goon Squad de Jennifer Egan est comme ça par exemple, Cloud Atlas de David Mitchell aussi. C'est le genre de romans qui me parlent.
J'essaie simplement de ne pas lire de livres sur le même sujet que celui que j'écris. Par exemple je ne pouvais pas regarder Weeds ou Breaking Bad pendant que j'écrivais. Ils m'avaient volé idée mon deux ans avant que je ne l'ai: c'est le pire affront!

Vous aimez parler de vos livres?

Oui. C'est terriblement réducteur. On passe des mois, le plus souvent des années, à écrire des centaines de milliers de mots, et il faut tout à coup les réduire à quelques dizaines. Mais en même temps j'adore en parler, parce qu'écrire est quelque chose de solitaire, et c'est bien de parler à des gens. Surtout s'ils les ont vraiment lu!

LA B.O. DU LIVRE

Crédit photo Jess Walter: Hannah Assouline - 10/18

Commentaires

Un post de blog illustré par Fake Empire de The National est forcément un bon post de blog. Le questionnaire donne bien envie de découvrir ce livre en tout cas...

Écrit par : Album Sono | 05/05/2011

Mélissa a dit exactement la même chose pour Fake Empire :) Le livre est vraiment cool.

Écrit par : Charlotte | 06/05/2011

enfin un mec qui sonne pas trop faux quand il parle de ces bouquins, and that's good news!

Écrit par : virgile | 09/05/2011

good! merci beaucoup pour cette article, elle éclairci beaucoup de chose

Écrit par : Mutuelle | 14/05/2011

- Contrairement à ce que vous dites, mathématiques et poésie ne sont pas si éloignées. La crise économique est une belle preuve de l'irrationalité des maths. La culture orientale, islamique par exemple, est à base de poésie et d'algèbre.
- Quant à Léopardi, il n'est pas si favorable à la poésie romantique moderne ou à l'orientalisme que vous dites. Ses propres poèmes sont plutôt néo-classiques.

Écrit par : Bardamor | 08/09/2011

@Barmador La crise actuelle est juste une preuve que l'homme est un être égoiste et encore très irresponsable

Écrit par : match du weekend | 20/09/2011

Une bonne manière d'évacuer le train train quotidien pourquoi ne pas faire comme cet auteur qui ne prend pas trop la vie au sérieux. Ou qui le prend au sérieux mais qui n'y accorde pas beaucoup d'importance ..... à cette crise persistante !

Écrit par : Cassandre | 03/10/2011

Quand la crise touche bon nombre de pays ..... Il faut chercher des moyens de se divertir et cet article nous donne le meilleur moyen de nous évader du quotidien. Merci

Écrit par : Leonna | 04/10/2011

Pourquoi y a t-il 99% de pauvre dans le monde est seulement 1% de riche? C’est la crise la cause de tout ca, et ca ne fait pas du tout marrer!!!

Écrit par : christelle | 19/10/2011

Un article vraiment très très bon que tu nous as rédigé là.
Je le trouve très bien
Est ce que tu écriras encore sur le sujet ??
En tout cas, encore félicitations, et à bientôt.

Écrit par : poele-et-bois.com | 01/02/2012

Alors un très bon billet!!
Ce n'est pas tout à fait la première fois que je viens lire ton site à toi, mais aujourd'hui, je me sens juste obligée de commenter.
Vas-tu encore laisser ta plume filer à ce sujet ??
En tout cas encore félicitations !
A très vite !

Écrit par : Clic clac | 18/03/2013

sympathique découverte que ce Jess Walter au ton bien décalé. la crise est partout, même dans les sites de vente de gold et autres espiègleries comme le notre

Écrit par : guild wars | 18/10/2013

Les commentaires sont fermés.

 
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