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21/10/2011

Madison Smartt Bell, écrivain possédé

madison_smartt_bell.jpegEn voyant arriver Madison Smartt Bell, dans un petit hôtel près d'Odéon, on se dit qu’il a l’air plutôt normal. Quelques bagues à tête de mort, une rose séchée autour du coup... On a vu bien plus excentrique.

Par ailleurs, Madison Smartt Bell, en France pour la promotion de son roman La Couleur de la Nuit, parle français, avec juste ce qu’il faut d’accent américain pour flouter quelques mots. Il a vécu à Paris. Cela le rapproche encore, forcément. Mais c’est aussi en Haïti qu’il a appris la langue. Et c’est en Haïti que les normes communes se dissipent. 

«Quand je suis allé en Haïti, j’ai été confronté à l’existence des esprits. J’ai compris qu’ils existent réellement pour les Haïtiens – et pour moi. J’ai compris les relations que les habitants entretiennent avec une foule d’esprits, «les invisibles». Ces esprits ne sont pas au Ciel comme un Dieu des grandes religions monothéistes, ils sont au contraire toujours disponibles, derrière un miroir, dans un verre, partout. Et je vis avec eux». Madison Smartt Bell est un écrivain possédé, un écrivain vaudou. Il vit avec les esprits. 

Ce n’est pas Haïti qui a tout déclenché cependant. Dès ses débuts d’écrivain – il a alors une vingtaine d’années – Madison Smartt Bell «sentait» déjà quelque chose. Si ce n’était des esprits, des mises en transe, des absences… «Une nuit, raconte-t-il (il était alors étudiant à Princeton), je me suis mis à écrire, il était 19h ou 20H. Je suis entré dans l’écriture, et soudain c’était l’aube. J’avais entre les mains une nouvelle, et laissez-moi vous dire qu’elle n’était pas mal du tout». Il ne se souvenait pas de l’avoir écrite. Il n’aurait su dire et ne saurait encore aujourd’hui, comment les mots avaient jailli. Mais de fait ils avaient jailli. De cette nuit ne restait donc aucun souvenir, qu’une nouvelle et  une sorte de catharsis.

Sous la dictée

Après cette nuit, ça n’a pas toujours été facile, d’entrer en transe. Et il ne sait toujours pas faire «de grande transe à la haïtienne», il en a même abandonné la recherche. Mais une transe pour écrire, désormais, c’est acquis. Il sait se mettre dans ce demi-sommeil que l'anglais nomme «sommeil crépusculaire». «J’écris alors dans ma tête, je tisse le texte, puis je me maintiens dans cet état pour le continuer». Madison Smartt Bell croit à l’inspiration créatrice, «c'est un esprit qui s'empare de toi, quelque chose de mystique».

C’est ainsi qu’est venue La Couleur de la nuit. «J’ai entendu une voix» - «c’est la vérité», assure l’écrivain. «C’est comme ça que j’ai su commencer. Ca n’arrive pas toujours de façon aussi simple, mais là c’est venu comme un éclair. J’ai écrit comme sous la dictée. C’était une très jolie expérience».

Purge

Etonnant, ce mot joli, pour un roman qui romance les crimes de Charles Manson, raconte la violence au sein d’une secte – mystique – et les affres par lesquels est passée l’héroïne Mae, entre autres fréquemment violée par son frère quand elle était jeune. Jolie, l’expérience d’écriture de ce roman? «Je n’avais presque pas remarqué que c’était si violent, parce que le roman s’est écrit dans une simple liaison entre la voix qui dictait et mes mains sur le clavier».

Mais si l’écriture reste une nécessité pour Madison Smartt Bell, bien que l’expérience soit si évanescente, c’est que le sentiment de catharsis éprouvé la première fois, dans ses 20 ans, demeure. «On se sent lavé, vidé. On revient mieux en soi-même».

La violence de son roman, lumineux, ample, vise la même catharsis selon lui. Il demande si l’on a trouvé la violence insoutenable, dans son roman? On doit bien avouer que non, que l’on n’avait pas lu un roman si incandescent depuis longtemps. Un roman qui travaille à l’infini sur la couleur et la matière, magnétique. Psychédélique, littéralement. Le roman s’ouvre sur l’effondrement du 11 Septembre – vision d’une violence prodigieuse qui déclenche le souvenir d’une autre violence, celle que Mae a vécue dans le passé. Alors que l’héroïne assiste à l’effondrement, elle raconte: «Il n’y avait pas de limite au temps que j’étais libre de passer à dévorer ces images. Comme d’un fruit qui mûrit jusqu’à l’éclatement, la brusque dilatation, encore et encore, et puis la chute.» Puis, plus loin: «Les avions arrachaient des morceaux au flanc des tours, les splendides voiles de flammes orange rugissaient, et les mortels s’élançaient des fenêtres rougeoyantes étincelantes, pareils à des flocons tourbillonnant à l’intérieur d’une boule de neige, et la tour frissonnait, se déformait, s’épanouissait et retombait en gerbes».

Les flammes surgissant des tours noires, la luminosité et ses couleurs or surgissant de la violence du roman, comme la catharsis se dégageant de la violence même. Comme l’écriture surgissant de la transe nocturne. La couleur de la nuit.

La Couleur de la Nuit, de Madison Smartt Bell, chez Actes Sud

16/10/2011

C'est dans quoi déjà?

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Cela paraît anachronique, un jeu de société consacré à la littérature, à l'époque où Ikea veut arrêter ses bibliothèques Billy, où l'on n'a pls le temps de lire, et où les jeux se jouent sur iPhone plutôt qu'autour d'une table, dans un salon, avec des vrais gens non virtuels. Un jeu dont Google est banni, sinon c'est de la triche. (Gallimard et Google ne sont pourtant presque plus fâchés...)

Personne n'a dit à Gallimard que nous étions en 2011, du coup la prestigieuse Maison sort un très jouissif jeu de société: «C'est dans quoi déjà». Un genre de Trivial Pursuit littéraire. Trois types de question: 

- facile: Où se déroule l'intrigue dans la pièce de Jean-Paul Sartre Huis-Clos? (1)

- moins facile: Qui a écrit «La presse, c'est la parole à l'état de foudre; c'est l'électricité sociale»: Zola, Chateaubriand, Jules Vallès? (2)

- difficile (très): Où se rencontrent pour la première fois Milush et le grand-père Soriano dans Passe un ange noir d'Anne Bragrance? (3)

Et des défis littéraires. Exemple: En trois mots qui ne sont pas des titres de son oeuvre, faites deviner Georges Simenon.

Il y a même un sablier, élément dont on ne s'était pas servis depuis qu'il existe des chronomètres sur les téléphones, et que les séances de Pictionary ne font plus partie de nos vie.

En plus, ça devenait usant d'être obligés de manger les apéricubs jaunes, saveur poulet grillé, pour avoir des questions culture.

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(1) L'Enfer

(2) Chateaubriand

(3) Sur un banc

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15/10/2011

Hemingway, son ambiguité sexuelle et son machisme

250px-ErnestHemingway.jpgA lire: l'op-ed de dans le New York Times cette semaine, et intitulé: «Un Adieu au Macho», le Macho étant Hemingway. L'article explique que l'on ne devrait plus s'empêcher de lire Hemingway au nom de sa prétendue misogynie. Car si les livres de l'auteur de Paris est une fête sont emplis de femmes démoniaques (même quand ce sont elles qui sont trompées et délaissées par le héros), Hemingway n'est pas macho: il avait au contraire une sensibilité toute féminine dont il avait honte. Qu'il cachait sous un masque de macho. CQFD. WTF.

Paul Hendrickson, auteur d'un livre sur Hemingway, estime ainsi qu'Hemingway se savait détenteur «de quelque chose de si sensible, un diapason émotionnel si subtil, que c'est presque comme s'il en avait honte, et il se comportait donc de la manière la plus virile possible.» Selon Hendrickon (dont la pensée est retranscrite dans l'article du New York Times) Hemingway ne se montrait macho que pour dissimuler «une ambiguité sexuelle qui le torturait».

Cela se corse lorsque Maureen Dowd explique que la mère détestée, Grace, qui avait élevé Ernest comme sa soeur, avec des petits bonnets et vêtements de fille, lui avait refilé une «confusion sexuelle». Sans compter que l'un des fils de l'écrivain «transexuel et hétérosexuel, et qui se faisait parfois appeler Gloria Hemingway» aurait hérité des complexes de son père. La journaliste cite Hendrickson denouveau: «Je crois que le fils extériorisait d'une certaine manière les ambiguités sexuelles du père».

Ou alors l'excuse est risible, Hemingway macho quoi qu'il en soit. Et ses romans fabuleux quoi qu'il en soit.

A Farewell to macho - Maureen Dowd, NYT.

23:34 Publié dans ailleurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ernest hemingway |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

07/10/2011

Ce qu'écrit Thomas Tranströmer

tr«J'ai hérité d'une sombre forêt où je me rends rarement. Mais un jour, les morts et les vivants changeront de place. Alors, la forêt se mettra en marche. Nous ne sommes pas sans espoir. Les plus grands crimes restent inexpliqués, malgré l'action de toutes les polices. Il y a également, quelque part dans notre vie, un immense amour qui reste inexpliqué. J'ai hérité d'une sombre forêt, mais je vais aujourd'hui dans une autre forêt toute baignée de lumière. Tout ce qui vit, chante, remue, rampe et frétille! C'est le printemps et l'air est enivrant. Je suis diplômé de l'université de l'oubli et j'ai les mains aussi vides qu'une chemise sur une corde de linge.»

C'est un peu la fête de Castor Astral, qui publie Thomas Tranströmer, à qui l'Académie suédoise a décerné jeudi le prix Nobel de littérature 2011.

09:46 Publié dans littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : thomas tranströmer, poésie |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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