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04/10/2010

Bret Easton Ellis: «Ils avaient fait un film sur nous»

Suites Impériales, Bret Easton Ellis

 

LA B.O. DU LIVRE

LA RENCONTRE

Je suis arrivée à l’hôtel Costes, où Bret Easton Ellis donnait ses interviews pour la promo de Suites Impériales, en me demandant s’il allait beaucoup mentir. Il dit que tout le monde ment, que lui-même ment sans cesse. Il avait été interviewé sur France Inter quelques jours auparavant et il avait déclaré que 30% de cette interview était constituée de mensonges. Et je venais de voir son ami Jay McInerney qui m’avait prévenue: «On ne sait jamais si Bret plaisante, s’il raconte n’importe quoi, ou si c’est la vérité. Ce n’est pas que pour les journalistes, il est comme ça avec ses amis.»

Je me demandais aussi ce que j’allais pouvoir lui faire dire de nouveau: j’étais sa 56e interview en une semaine. La dernière interview parisienne, après les télés, les journaux, les radios. Après notamment les tournées américaine, australienne ou britannique. Après 25 ans d'interviews, enchaînées depuis son premier roman, Moins que Zéro. Et Le Monde prévenait début septembre: «Ellis collabore activement au malentendu qui s'approfondit sur son oeuvre. Car c'est en excellent comédien, ne lâchant rien dans ses interviews (…) et en évacuant soigneusement toute interprétation sociologique comme toute évaluation morale de ses livres (…) qu'il a réussi son coup. Au risque d'être aussi méconnu qu'incompris, par ses détracteurs comme par ses thuriféraires, tous si péniblement prévisibles et mécaniques? C'est l'évidence dont il ne livrera rien, jamais, tenez-le-vous pour dit.»

«Est-ce que vous êtes épuisé?» C’est la première question que j’ai posée quand on s’est assis, lui semblable à son image d’éternel joufflu, capuches et écouteurs. Il a fait du bruit avec les glaçons de son jus d’orange. «Je me sens bien. Je suis très en forme.» Il a parlé du prix de son jus («probablement le prix d’un exemplaire de Suites Impériales»). Silence. Et puis: «Vous savez quoi? Oui, je suis épuisé. J’en peux plus. Mais je suis bien obligé de faire bonne figure, d’être optimiste. Parce qu’ensuite vient la pire partie de la tournée: le festival auquel je dois assister cette après-midi.»

«Hier, j’arrive au festival. Comment ça s’appelle déjà? Festival of the Americas?» (Il présidait pendant quelques jours le festival America qui s’est tenu à Vincennes.) «Je suis en retard à cause des grèves. Je ne sais même pas ce que je suis censé y faire, je suis mon attachée de presse partout. On m’assied sur une estrade avec un panel d’écrivains. Et je me dis «mais qu’est-ce que je fais là?» Et je me rends compte que tous les écrivains présents lisent sur le thème du chez-soi. Oh mon dieu, quelle horreur. Et là je vois Jay McInerney [écrivain et ami d'Ellis]. Vous connaissez Jay ?» [Je lui dis que oui, que je viens de l'interviewer et qu'il m'a chargée de lui rappeler qu’ils dînent ensemble ce soir - mais il s’en fiche] «Jay était en train de lire un passage sur New York. Je lui envoie un texto pour lui à quel point il est ridicule.»

Ellis sort son iPhone pour me montrer l’échange de textos de la veille: de gentilles insultes, des photos. Des phrases comme «tu es insupportable», «ce festival est intenable». «Où est Jérôme?», une photo d’un de leurs copains nu.

Il fait défiler les messages jusqu’en bas. «Oh Jay vient de m’en envoyer un, j’avais pas vu… Oh il parle de vous!» Le texto dit «une charmante journaliste a rendez-vous avec toi [sic], sois gentil avec elle ne la mord pas. Rdv ce soir à 21H.»

«Vous aviez peur que je vous morde?» Je lui dis que j'avais peur qu'il mente. «Et bien jusqu’ici vous n’avez eu aucun mensonge; si vous ne me posez aucune question bidon, vous n’aurez pas de réponse bidon»… On a discuté de son aversion pour la presse, de l’effet qu’il avait sur ses fans, de ceux qui venaient lui parler les larmes aux yeux et le titre de ses livres tatoués sur le bras. On a parlé de Los Angeles, de la vie tranquille qu’il y mène, de l’exorcisme que sont ses livres, des critiques françaises bien meilleures que les critiques américaines. Il pense qu’il y a un certain type de littérature américaine assez virile, rebelle, dont on les Français sont fans (il a dit quelque chose comme «pour laquelle vous baissez votre froc». Mais je ne suis pas très sûre de la traduction.)

A la fin Ellis a dit «Bravo, pas un mensonge.» Allez savoir si ça en était un.

LE QUESTIONNAIRElivre.JPG

«Ils avaient fait un film sur nous» (They had made a movie about us).  Pourquoi cette première phrase ?
J'ai pensé que Suites Impériales serait comme un film. Comme un script que Clay écrirait. Ca a la forme d'un film, des dialogues semblables à ceux d'un film et les mêmes sortes de retournements.
Je connais toujours la première et la dernière phrase avant d'écrire un roman. La première phrase résume toujours l'ensemble du livre chez moi, toujours, sans exception. Elle donne une idée de ce que va être l'histoire, ou de l'esprit du livre à venir.


En combien de temps avez-vous écrit Suites Impériales?
J'ai commencé à y réfléchir après Lunar Park, et je l'ai écrit pendant que se faisait le tournage de The Informers [adaptation d'un recueil de nouvelles, qui s'est très mal passée], de 2006 à 2009. Ecrire les vingt dernières pages de Lunar Park, c'était euphorisant. C'était un exorcisme. Je me suis libéré de tellement de trucs, de ma culpabilité par rapport à mon père, de problèmes irrésolus avec lui. Je pleurais en même temps que j'écrivais. C'est vrai. Et après j'étais tellement soulagé!

Je pensais qu'un nouveau type de roman s'ouvrait à moi, que j'allais écrire des histoires d'amour. Et comme j'avais beaucoup pensé à Clay, je me suis demandé ce qu'il était devenu, je me suis dit que j'allais écrire une histoire d'amour entre Clay et Blair. Pendant un temps j'ai même pensé que Blair serait la narratrice. Mais la vie s'est emmêlée, sombre et tordue - et elle a beaucoup noirci le livre.

Quel réalisateur voudriez-vous voir réaliser votre livre?
Je ne sais pas. Je vous ai dit que j'avais pensé Suites Impériales comme un scénario de Clay, mais ça reste un livre, je ne suis pas sûr qu'on pourrait en faire quelque chose de bien à l'écran.


Et vous êtes rarement content des adaptations de vos livres : American Psycho, Moins que Zero, The Informers...?
Sauf pour Les Lois de l'attraction. Enfin il y avait des critiques à faire sur ce film, mais finalement, ce n'était pas si mal.


Comment écrivez-vous ?
Je travaille un peu comme si j'avais des heures de bureau, comme ça je ne suis pas décalé par rapport aux autres. J'écris environ de 9h du matin à 17h ou 18h. C'est important, c'est sain de travailler même lorsqu'on n'a pas d'obligations immédiates.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?
L'Education Sentimentale de Flaubert. Flaubert est incroyable.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment ?
Je viens de lire Freedom, de Jonathan Franzen. Je trouve ce livre admirable.

Pourquoi est-ce que vous avez écrit Suites Impériales?
J'en sais rien. Vous voulez un mensonge?

Non. Mais vous avez donné des réponses à beaucoup de journalistes.
Je vous en supplie, regardez sur Google. [Il y a une réponse chouette ici, , et ]

Normalement, la dernière question, c'est «aimez-vous parler de vos livres», mais je sais que vous détestez ça. C'est douloureux de trouver des réponses pour les journalistes ?
Oui. Enfin ça l'était parce qu'avant j'inventais des réponses. Je ne comprenais pas vraiment les questions, alors j'inventais des réponses littéraires pour avoir l'air d'en savoir plus sur mes livres que ce que je ne sais réellement. Je ne sais pas pourquoi j'écris. Cela fait sens sur le plan émotionnel, c'est comme une rêve, je pioche dans mon inconscient. Mais ça n'a aucune logique rationnelle ou pratiqu
e.

>> Pour lire l'interview publiée directement sur le site: c'est ici.

27/09/2010

Jay McInerney: «Tu n'es pas le genre de type à te retrouver dans un endroit pareil à une heure aussi matinale»

Jay McInerney

LA RENCONTRE

Quand j'ai rencontré Jay McInerney samedi matin, j'avais un peu le sentiment d'aller voir le Kurt Cobain de la littérature. Dans les années 80, quand son premier livre (Bright Lights Big City: Journal d'un Oiseau de Nuit) est sorti, McInerney avait décidé avec Bret Easton Ellis, qu'ils feraient de la littérature «une aventure plus sexy, plus amusante, plus rock-and-roll». Ils ont écumé les bars, trempé leur nez dans la poudre, fait les unes des magazines people, vendu des millions de livres. Ensuite ils ont un peu moins poudré leur nez et continué de publier des livres formidables. Et ils ont, en effet, rendu la littérature incandescente.

Dans le hall de l'hôtel, Jay McInerney était assis, jean, tennis et col roulé. «On va faire l'interview dans ma chambre, on sera plus au calme».

Dans sa chambre, il y a un livre de Martin Amis sur la table et des vêtements un peu partout. Il semble drôlement simple pour une rock-star de la littérature. Il parle calmement, mais s'agite sur sa chaise, et rit beaucoup. Il parle de New York. Il a été invité au festival America pour ça: dire comment on écrit sur New York, personnage et toile de fond de ses romans.

Il vit depuis plus de 30 ans à Manhattan. «Je n'avais jamais eu l'impression d'avoir eu une maison avant d'habiter New York. J'avais grandi en mcinerney_moitoutcrache.jpgbanlieue, dans différents endroits. Quand je suis arrivé à New York, j'ai trouvé ma maison et je me suis dit: c'est un endroit parfait pour un romancier.»

Il trouvait la ville excitante, elle accélérait ses pulsations cardiaques. «Il y a une sensibilité new-yorkaise: plus rapide, plus ironique. Les New-yorkais sont plus sceptiques, plus sarcastiques, plus rapides dans leurs perceptions et leurs jugements, que les autres.»

Bien sûr, il aurait pu écrire ailleurs. «Je pense que je suis un bon écrivain, je peux écrire sur plein de choses à part cette ville», mais New York est ce qui l'inspire le plus. McInerney a le sentiment que les histoires, les idées se baladent dans New York. «En tant que romancier, vous avez juste à les saisir.» Et c'est ce qu'il fait.

«Un jour, il y a des années, j'ai vu un homme que je connaissais, un milliardaire. Il était sur la 5e avenue et il attendait de traverser la rue, il était juste à côté d'un clochard, qui portait ses sacs. Je me suis dit que c'était une juxtaposition intéressante, que je voulais écrire un roman avec ces deux personnages dedans. Et je l'ai fait, dans Trente ans et des poussières

Quand on a eu fini de parler de New York, de son écriture, de son amour pour Céline et de sa brève apparition dans Gossip Girl, son téléphone a sonné. «-Oh, c'est Bret. - J'ai justement rendez-vous avez lui tout à l'heure. -Ah? Vous lui rappellerez que nous avons une réservation à 21h15 pour dîner, qu'il n'oublie pas». Je vous raconterai très bientôt ma rencontre avec Bret Easton Ellis.

 


LE QUESTIONNAIRE


Comme Jay McInerney a sorti son dernier livre il y a quelques mois, et que c'était un recueil de nouvelles, j'ai adapté le questionnaire. Quant à la première phrase sur laquelle je l'interroge, c'est celle de son premier livre, Journal d'un Oiseau de Nuit. Cette phrase est devenue culte.

«Tu n'es pas le genre de type à te retrouver dans un endroit pareil à une heure aussi matinale.» Comment vous est venue cette première phrase?
J'étais en boîte, il était 4h du matin et c'est ce que je me suis dit en me regardant dans un miroir: «you are not the kind of guy who would be at a place like this at this time of the morning but here you are...» Quand je suis rentré chez moi, je l'ai écrite, cette phrase, et les deux ou trois suivantes.

C'était une nuit terrible, comme décrite dans le livre.  J'avais perdu mon pote, aucune fille ne voulait me parler. J'avais plus d'argent, plus de drogues. C'était une de ces nuits... Et je devais rentrer chez moi à pied - ce que j'ai fait.
Et après avoir écrit ces quelques lignes je les ai rangées dans un tiroir, je les ai oubliées pour quelques mois et puis je les ai retrouvées.

mcinerney_toutemavie.jpgOù écrivez-vous?
Je peux écrire à peu près partout. A New York j'ai un bureau, avec une vue sur la ville, et une table sur la terrasse, sur laquelle je peux travailler. Et j'ai une maison dans les Hamptons, dans laquelle je travaille parfois.

Comment vous organisez-vous pour écrire?
Je travaille de 9h30 à l'heure du déjeuner. Si ça se passe bien, je peux aussi écrire l'après-midi. Mais pour la fiction, le meilleur moment pour moi, c'est vraiment le matin, et la plupart du temps je fais autre chose l'après-midi, comme du journalisme, répondre à mes mails.

Mais juste après le réveil, c'est le moment qui semble le plus approprié pour entrer dans le monde des rêves.

Vous avez des rituels d'écriture?
J'écoute de la musique, je la choisis en fonction de l'humeur dans laquelle je veux me mettre, en fonction de l'écriture. Et je marche, je fais quelques blocs [les pâtés de maison américains], je sors toujours chercher mon café, je veux voir la ville avant de me mettre à écrire. (Il rit)

Combien de temps vous faut-il pour écrire un livre?
Huit semaines pour Bright Lights Big City. D'autres c'est trois ans. Je pensais que ce serait de plus en plus facile, mais ce n'est pas le cas. Ce n'est pas plus facile qu'avant.

Chaque roman est un nouveau défi. Vous progressez sur certaines choses, et régressez sur d'autres.  Quand j'étais jeune, j'avais une certaine assurance, un style audacieux, courageux. J'avais le génie de la jeunesse. Vous perdez une sorte de génie en vieillissant, mais vous gagnez en compréhension du monde. Je ne pourrais pas dire que les livres les plus récents sont les meilleurs. Il y a des choses dans Bright Lights Big City que je considère naïves et un peu bêtes, mais elles sont aussi sincères et fraiches, donc ça passe. J'en sais beaucoup plus sur la fiction et sur le monde qu'il y a 20 ans. J'espère que cela rend mes livres plus récents aussi convaincants que les premiers.

Pensez-vous que l'écriture puisse s'enseigner?
Je ne pense pas qu'on puisse enseigner à quelqu'un comment devenir un grand écrivain, comment devenir Raymond Carver, Ernest Hemingway, ou Jonathan Franzen, mais il y a des règles à apprendre, comme pour le piano ou le tennis. On peut vous apprendre à faire des progrès plus rapidement. Etudier avec Raymond Carver m'a fait gagner du temps. J'aurais eu à faire beaucoup plus d'erreurs avant d'arriver à maturité s'il n'avait pas été là. Il y a des choses basiques qu'il faut maîtriser pour raconter des histoire, et certaines de ces bases peuvent être enseignées.

Il faut bien apprendre d'une certaine manière. En France, vous n'avez pas de cours d'écriture, mais vous apprenez sans doute à travers vos lectures.

Est-ce que dans une classe d'écriture, un professeur n'aurait pas dit à Céline qu'il faisait des fautes de français?
Il faut se battre pour forger ses propres règles. Et j'adore Céline soit dit en passant. Je pense que c'est un des plus grands écrivains. Moi, on m'a dit qu'on ne pouvait pas écrire un roman entièrement à la seconde personne. Raymond Carver m'a dit que c'était une erreur. Je l'ai fait malgré tout.

Est-ce que vous écrivez dans la douleur?
Parfois. C'est la différence entre un vrai écrivain et un écrivain amateur: un véritable écrivain doit écrire même quand c'est douloureux. Un acteur joue même lorsqu'il est blessé. Exceptionnellement ça m'arrive de ne pas écrire parce que je n'en ai pas envie. Mais la plupart du temps, il faut écrire malgré tout. Surtout pour un romancier: écrire un roman c'est très très long -c'est presque comme un mariage: si vous attendez d'être de bonne humeur pour vous y mettre, ça risque de mettre du temps avant d'arriver.

D'autres jours bien sûr, c'est passionnant, excitant. Si c'est douloureux tout le tempsil fait peut-être changer de vocation... (Il rit) Mais la douleur est inévitable.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?
Peut-être Gatsby le Magnifique - l'un des livres les plus parfaits que j'ai jamais lus. C'est un si petit livre, qui saisit si parfaitement ce qu'on appelle le «rêve américain». J'adore ce livre.

Vous aimez parler de vos livres ?
Pas vraiment. (Il rit). J'aime ce que je fais, mais j'ai parfois l'impression que si je l'explique trop, je vais le corrompre, l'avilir, que ce que j'avais à dire, je l'ai écrit. Si vous voulez savoir ce que je voulais dire, lisez le livre! Mais j'ai aussi des questions sur les livres que je lis. Et j'adorerais pouvoir poser des questions à Céline ou Fitzgerald, donc je comprends le besoin d'en parler.

 

Le dernier livre de Jay McInerney est un receuil de nouvelles intitulé Moi Tout craché (The Last Bachelor en anglais), que vous trouverez en grand format aux éditions de l'Olivier, ou en poche chez Points. Points réédite par ailleurs le roman Toute ma vie (Story of my life), longtemps épuisé.

 

 
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