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11/01/2011

François Bégaudeau, l'éternel adolescent

Ci-dessous, la rencontre avec l'auteur. Là: le questionnaire sur le livre.

 

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LA RENCONTRE

Rendez-vous à Voltaire, dans un café. François Bégaudeau lit Libération. Evidemment. Sourire charmeur, il a l'obligeance de se souvenir vaguement que l'on s'est déjà croisés, quand j'étais encore étudiante en journalisme et que l'adaptation d'Entre les murs au cinéma venait de remporter la Palme d'Or à Cannes. Ca rattrape le fait que le narrateur de son nouveau roman La Blessure la vraie, adolescent passant l'été de ses 15 ans à La Faute-sur-mer, en Vendée, taxe mon prénom, Charlotte, de «prénom de bourge».

«Non mais je vous assure, justifie Bégaudeau, il n'y avait pas de Charlotte à la Faute-sur-mer, il y avait des Céline, des Valérie, des Stéphanie, des Nadine!» Et puis un François, écrivain en puissance. Parce que tout est vrai dans ce roman très drôle, igné et acnéique. Tout est vrai sauf les faits.

«Le cadre est vrai même si je l'ai réinventé. L'ambiance est vraie. Ce qui se passe dans la tête du narrateur est un peu forcé pour créer de la drôlerie, de la confusion, mais c'est un peu ça. A 15 ans j'étais communiste, je voulais me faire des nanas, j'avais peur des filles». Exactement comme son narrateur, qui vient d'entamer les Pensées de Pascal et vit dans l'urgence de tirer son coup pour la première fois.

«Je ne crois pas aux adultes»

A priori, la jeunesse est chez Bégaudeau une obsession. Entre les murs, (qui évoquait la jeunesse d'aujourd'hui) L'Invention de la jeunesse (essai sur la question) et maintenant La Blessure la vraie, roman plus ou moins autobiographique sur la jeunesse de l'auteur, dans les années 80.

Mais lui ne voit pas les choses ainsi. «Pour moi ce n'est pas un sujet la jeunesse. Je ne crois pas aux adultes. Je pense que c'est mensonger, que ce n'est qu'une devanture». Il pense que tout le monde est immature dans sa fête, et lui en premier, ce dont il se réjouit.

«Personne n'est à l'aise avec le cul»

«Prenez la fébrilité sexuelle, dont on dit qu'elle caractérise l'adolescence: ce serait le moment où on se cherche un peu sexuellement, où tout est précaire, où le rapport au sexe est compliqué. Moi j'ai 39 ans, je me cherche toujours sexuellement, c'est toujours un peu précaire et ce n'est toujours pas simple. Personne n'est à l'aise avec le cul, personne, jamais. Sauf quelques aristocrates du cul, à l'aise techniquement, et en termes de désinhibition».

Non, La Blessure la vraie serait plutôt un roman sur lui, sur ses vacances, sur la Vendée. Sur le fait qu'une décennie, ça n'existe pas, pas dans l'unité, que ça déborde toujours de tous les côtés. Que l'on peut être un gamin communiste qui lit Pascal en 86.

Mais quoi que vous disiez de ce livre, et même si en le lisant, vous entendez dans un coin de votre tête remonter les démons de Minuit, et que vous avez sous la langue le goût du Nesquik, même si vous ressentez cela, ne dites pas que La Blessure est «vintage». «Les gens qui disent 'vintage'... boude Bégaudeau. Y'en a vraiment marre de ce mot. Si je veux raconter mon enfance qui se passe en 86 et que donc il y a des 4L ce n'est pas vintage: je pose mon décor, c'était comme ça l'époque. C'est une reconstitution. Ce mot «vintage» est en train de rendre dingue tout le monde. Non mais c'est vrai.» Un enfant on vous dit.

LA B.O. DU LIVRE

Crédit photo: Francois Bégaudeau, le 07 Janvier 2010 à Paris / SIPA

08/12/2010

David Foenkinos: «La dernière fois que je me suis allongé pour parler à un inconnu, c’était pendant le Bed-In avec Yoko»

David Foenkinos, Lennon

LA RENCONTRE

Au mur, aucune photo de Lennon, ou des Beatles en général. En fond, sonore, Emilie Simon, dont il est fou. Sur la table, toile cirée, son ordinateur, et son nouveau manuscrit, Les Souvenirs. Tout ce qu’il y a d’anglais dans cette cuisine, c’est le thé.

Photo 2 David Foenkinos copyright Catherine Helie Gallimard.jpg«Ecouter les Beatles, ça n’a rien d’original. Tout le monde les écoute, c’est ça qui est bien», explique David Foenkinos, romancier connu depuis Le Potentiel érotique de ma femme, et plus encore depuis La Délicatesse. Ce qui le distingue des autres fans, c’est que Lennon fait partie de son existence. «Le premier souvenir marquant de ma vie est l’assassinat de John Lennon», écrit-il dans la postface de son roman biographique sur la star.

«J’étais chez mes parents, j’avais 6 ans. Je me souviens de la télé, de la moquette. Je me souviens de la photo de Lennon dans le journal, et j’avais compris qu’il avait été tué par balle», raconte-t-il. C'était il y a exactement 30 ans.

Mais c’est plutôt vers 15 ou 16 ans que tout s’est éveillé en lui. Gravement malade, David Foenkinos passe des mois à l’hôpital. «J’écoutais les Beatles. C’est rentré dans ma vie à ce moment-là.»

La sensibilité, l’humour, l’imaginaire de Lennon, la nostalgie le touchent. «J’ai vraiment le sentiment qu’il y a des gens comme ça que tu admires, qui sont présents dans ta vie. C’est pas de l’ordre de l’accessoire. J’ai l’impression qu’il y a une dimension plus troublante, plus humaine. Je pense souvent à Lennon; pas comme un chanteur. Mais je pense à son parcours, à sa vie. C’est quelqu’un qui m’a hanté.»

C’est ainsi que Foenkinos s’est retrouvé à écrire sa biographie romanesque. Il a couché son «personnage» sur le divan d’un analyste, à New York, entre 1975 et 1980, et il l’a imaginé confier son parcours. Sa jeunesse à Liverpool, sa mère, aimante absente, le sentiment d’abandon d’où a peut-être germé l’envie de prouver au monde qu’il valait quelque chose, la rencontre avec Yoko et leur amour absolu.

«Je me sens bien dans ses images. Celles de lui et Yoko marchant dans Central Park, ou celles de leur mariage à Gibraltar, tout en blanc». C’est exactement ce «bien» (contentement, félicité, douceur) qu’il restitue au lecteur, tout en décrivant un dieu à taille humaine.


LA B.O.


LE QUESTIONNAIRE

«La dernière fois que je me suis allongé pour parler à un inconnu, c'était pendant le Bed-In avec Yoko». Pourquoi cette première phrase?

La première séance, c'est vraiment la séance qui m'a pris le plus de travail. Je l'ai réécrite énormément de fois. Je voulais qu'on rentre dans le personnage en balayant un peu tout. Mettre en place tout ce qu'il a tenté, son instabilité. Donner envie de lire la suite en annonçant des choses. Préciser le flou des dates. J'ai cherché énormément comment ouvrir le livre. J'aurais pu le faire de tellement de manières différentes. Le situer entre 1975 et 1980, ça me permettait de raconter toute sa vie. Par rapport à un journal intime par exemple, qui l'aurait suivi dans son évolution, ça me permettait d'avoir du recul.

Ce «roman biographique», vous l'avez écrit en combien de temps?

Je pensais depuis toujours à écrire sur Lennon. Et puis quand j'ai fini La Délicatesse [roman sorti en août 2009], je ne savais pas trop quoi faire. Amanda Sthers m'a dit qu'elle lançait une nouvelle collection de biographies, que la forme était libre. J'ai proposé Lennon. Et je m'y suis mis. Quand je me mets à écrire je ne peux plus m'arrêter. On a l'impression que j'écris beaucoup et que j'écris vite, et je sors environ un livre par an parce que j'essaie d'aller le plus vite possible. Ensuite il faut peaufiner et retravailler. Mais je n'aurais pas la force mentale de passer dix ans sur un livre, c'est pour ça que je me dépêche.

Où est-ce que vous l'avez écrit?

Partout. J'écris partout. J'adore écrire dans des endroits qui changent. Ca m'aère l'esprit. J'adore le train. J'adore écrire dans le train. J'adore écrire dans les endroits en mouvement qui me dépaysent. Par exemple, récemment, je suis allé en Allemagne pour de la promo, et j'avais seulement une conférence par jour, pas de rendez-vous. Donc je pouvais écrire à l'hôtel, la journée, dans le train. Chez moi j'ai du mal à écrire: il y a trop de vie, trop de mouvement.

Qu'avez-vous écouté en écrivant le livre?couv David Foenkinos.JPG

J'ai écouté toutes les musiques des Beatles pendant l'écriture. Lennon c'est vraiment quelqu'un qui exprime beaucoup de son émotion personnelle dans ses chansons. Alors pour être au plus proche du personnage c'est important. J'adore «The Ballad of John and Yoko», où il raconte son mariage, sa vie. Ou «Mother» où il crie toute sa douleur. Si tu écoutes ses chansons tu n'as même pas besoin des biographies sur lui, tu comprends toute la douleur qu'il éprouvait. Il fallait l'écouter pour avoir sa sensibilité. Mon travail c'était d'être au plus proche de lui. Pas d'être dans sa tête ou dans sa peau, mais de lui tenir la main.

Pourquoi, pour qui vous écrivez?

Je n'écris pour personne en particulier. Pourquoi, je ne sais pas non plus. J'ai pas de mission. Par contre, pour moi il y a un truc qui est évident, c'est que c'est pas du tout péjoratif de penser au lecteur, et au «public». Ca paraît hyper cheap, et les auteurs ne le disent pas. J'ai un vrai souci du lecteur, donc je ne pourrais jamais dire «j'ai écrit ce livre pour moi».

Si vous pouviez demander n'importe quel réalisateur d'adapter votre film à l'écran, lequel serait-ce?

Si on reprend le principe de narration de Lennon face à son psy, il faudrait que ce soit Sam Mendes, qui a un sens inouï de la mise en scène de théâtre. Il faudrait que ce soit lui s'il y avait beaucoup de scènes dans le cabinet, des scènes où Lennon et son analyste parlent. Sinon il faudrait que ce soit un mec comme Fincher.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?

Un Homme, de Philip Roth. C'est son roman qui m'a le plus impressionné. D'ailleurs moi je préfère quand Roth parle des femmes, de la vie. Il m'emmerde un peu dans ses gros trucs sur la politique. Même dans Exit le fantôme je trouve qu'il parasite un peu son récit. Un Homme c'est le chef d'œuvre absolu. Deux-cents pages dans lesquelles il dit tout: la mort, la maladie, les femmes, la perte du désir, la peur, la vieillesse.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?

Oblomov, d'Ivan Gontcharov. C'est un roman russe de 800 pages, sur la mollesse. Dans La Délicatesse, l'un des personnages le lit, et je décris le livre. Mais je ne l'avais pas lu.

Vous aimez parler de vos livres?

J'aime bien aussi parler d'autres choses. Sinon, je vois toujours ça comme une chance, d'avoir des idées, d'être publié, d'être lu. Et que des gens me posent des questions.

 

[David Foenkinos, Lennon, Plon, 236 pages]

10/10/2010

Marc Dugain: «Comment ai-je pu oublier, se dit Maria, c'est inadmissible».

Marc Dugain, L'Insomnie des étoiles

LA RENCONTRE

Il a gardé le look du PDG qu’il était dans une vie précédente. Avec sa barbe de trois jours, son air réservé de patron qui prend son crème au Flore le dimanche, et son CV d’ex de la finance et de l’aéronautique devenu écrivain et scénariste, lauréat de nombreux prix, Marc Dugain serait le parfait auteur star. Mais il ne veut pas de ça.

«J’essaie de ne pas trop me montrer, confie-t-il. Je ne suis pas un narcissique de base, je n’ai pas envie d’être reconnu dans la rue, de devenir une figure du milieu cinématographique ou littéraire.» Ca arrive qu’un chauffeur de taxi le reconnaisse ou que son nom soit familier à la serveuse qui prend sa réservation au restaurant, mais rien de plus.

Cette discrétion colle assez bien à ses livres. Marc Dugain écrit des best-sellers dans lesquels il réfléchit discrètement sur l’origine du mal. Dans les guerres (La Chambre des Officiers), chez les hommes (Une Exécution ordinaire). Dans son dernier roman, L’Insomnie des étoiles, un astronome devenu officier se transforme en enquêteur. Il veut découvrir l'origine de ce cadavre calciné, retrouvé dans la ferme d’une jeune fille aux lunettes cassées. Comprendre le sens de la mort d’un seul homme, dans une ferme, alors que des millions ont cramé dans tout le pays en cinq ans? L’absurdité de l’enquête fait la beauté du livre. L’absurdité de l’enquête et la façon dont elle dessine, discrètement la brutalité des hommes.

LA B.O. DU LIVRE

 

LE QUESTIONNAIRE

«Comment ai-je pu oublier, se dit Maria, c'est inadmissible». Pourquoi cette première phrase?
J’avais la scène dans ma tête, quelque chose de très visuel. Je voyais Maria. Et puis cette première phrase est venue très spontanément. J’écris sur une période très courte, de la première à la dernière phrase, je ne relis jamais, je vais jusqu’au bout.


Ce roman-ci, vous l’avez écrit en combien de temps?
Trois semaines.

Trois semaines?

Je suis plutôt effervescent, j’ai une période de mise en tension qui va m’amener à traiter un sujet de a à z, d’un seul coup. Je ne me fixe pas trois semaines, ça peut être 5, ça peut être 8, 10. Mais là j’avais fini en 3 semaines, j’ai dit tout ce que j’avais à dire.

Où est-ce que vous l'avez écrit?

A Casablanca. J’habite moitié là-bas, moitié à Paris. Je pense que le fait d’être loin de Paris me déconnecte et me laisse plus de champ au niveau imaginaire. A Paris, je ne peux pas écrire à Paris. Tout est rétréci par la ville elle-même; il y a une espèce de mélancolie à Paris qui ne me convient pas. Je ne saurais pas vous dire pourquoi.

Quelle sont vos habitudes d’écriture?
La seule manie que j’ai vient d’Hemingway. Il disait que ce qui est bien dans un roman c’est de laisser les choses en suspens quand vous arrêtez le soir, de ne pas finir sur une phrase ou un chapitre totalement terminé pour pouvoir recommencer le lendemain. Donc le soir je m’arrête au milieu d’une phrase, comme ça je suis sûr de retrouver le fil.

Sinon je n’ai pas de tics particuliers, je ne crains pas la déconcentration, je ne mets pas mon ordinateur à angle droit par rapport à la table. Quand j’écris, j’écris. Tous les jours, à un bureau, et j’écoute toujours la même musique.

Quelle musique?
Là c’était Sonia Wieder-Atherton, Monteverdi, Rachmaninov. Je choisis la musique en fonction de la musicalité supposée de l’écriture que je cherche. Pour Une Exécution ordinaire j’écoutais Chostakovitch.

Pourquoi, pour qui vous écrivez?
J’écris pour moi, pour mon père, qui est parti jeune. J’écris pour mes enfants, pour mes amis, mes lecteurs. Vous connaissez cette vieille phrase qui dit que l’écriture, c’est un moment d’intimité entre deux personnes qui ne se connaissent pas?

Vous songez à adapter votre livre à l’écran. Si vous pouviez demander n’importe quel réalisateur, lequel serait-ce?
Idéalement ce serait Stanley Kubrick. Mais il est mort. C’est mon Dieu en cinéma. Je revois tous ses films tout le temps. Et je les ai tous en versions longues, courtes, moyennes… Mais que ce soit Kubrick ou les frères Coen ou Sofia Coppola, ce serait des choses différentes qui surgiraient de mon livre. Si un grand réalisateur s’intéressait au livre, peut-être que je passerais la main. Parce que si c’est moi qui le réalise, c’est un peu limité. C’est déjà moi qui ai écrit le livre, donc c’est circonscrit à mon imaginaire. C’est très intéressant quand quelqu’un d’autre s’empare du sujet. Mais il faut que ce soit quelqu’un en qui vous avez une confiance totale.

Vous en êtes où, du projet d’adaptation?
C’est pas pour tout de suite. On en parle avec mon ami producteur et associé Jean-Louis Livi. Lui en a très très envie. Moi j’en ai envie aussi… Et beaucoup de gens m’encouragent. On va y aller - mais on va prendre notre temps.

Quel livre est-ce que vous auriez voulu écrire?
Disgrâce de Coetzee. C’est un livre formidable. Et puis des livres de Tchekhov, Carver. Carver est quelqu’un qui a beaucoup compté dans ma formation littéraire. Il y a plein de livres que j’aurais voulu écrire; malheureusement je dois me contenter des miens.

Qu’est-ce que vous lisez en ce moment?
L'Eté de la vie, le dernier livre de Coetzee justement.

Vous aimez parler de vos livres?
Quand le livre sort, oui. Mais ce n’est pas si facile d’en parler et d’être l’exégèse de son propre travail. Et puis après la sortie, je n’en parle plus. Surtout dans le contexte privé je n’aime pas ça. D’ailleurs j’ai plein d’amis qui ne me lisent pas et c’est très bien ainsi.

[L'Insomnie des étoiles, Marc Dugain, Gallimard, 240 pages]

22/09/2010

Alain Mabanckou: «Dans notre pays un chef doit être chauve et avoir un gros ventre.»

Alain Mabanckou, Demain j'aurai vingt ans.


LA B.O. DU LIVRE

LA RENCONTRE

Alain Mabanckou est, comme beaucoup le disent, plus sérieux que ses romans. On sent chez lui le professeur de littérature (qu'il enseigne à Los Angeles), au discours construit, réfléchi. On sent aussi chez lui l'homme déraciné, ré-enraciné, ailleurs, quelque part entre la France et les Etats-Unis, sur un fil entre l'Occident et l'Afrique. Mabanckou est pris dans ses contrastes d'enfant élevé au Congo, mais au milieu de Pagnol, de Rimbaud -utilisé pour draguer les filles - de Cheikh Hamidou Kane. D'écrivain publié par la plus grande maison française et de sage professeur. Surtout, ne pas s'enfermer dans «sa noirceur».


C'est à la fois le professeur et l'écrivain qui m'explique pourquoi il n'utilise pas de point-virgule (le point-virgule a été violemment abandonné par beaucoup trop d'écrivains.). «Ca marque une hésitation, dit-il, une défaillance dans l'esprit de confusion. La virgule est une accélération, le point est une respiration. Le point-virgule est une saturation.»  Ca lui est sorti comme ça (je ne l'avais pas prévenu qu'on parlerait point-virgule).

Mais dans son roman, il prend la voix du bambin qu'il était, et me dit que pour trouver cette voix, il n'a eu «qu'à laisser parler l'enfant qui est [en lui]». On sent qu'il n'a pas eu à aller le chercher bien loin.


LE QUESTIONNAIRE


«Dans notre pays un chef doit être chauve et avoir un gros ventre». D'où vient votre première phrase ?
La première phrase d'un livre est souvent une vraie bataille. Parfois on ne sait pas quand est-ce qu'elle va arriver, on a déjà écrit deux ou trois chapitres, on se rend compte que la première phrase ce n'est pas celle-là. Puisque c'est la clé qui ouvre la porte du livre, c'est la phrase qui tue ou attire, ou créé la fascination ou la haine. En général les premières phrases je les entends avant de les écrire; il faut que ça soit comme quand vous mettez une clé dans la voiture, vous la tournez et hop, la voiture se met à partir. La première phrase ne vient pas forcément au moment où l'on commence à écrire.

«Ce qu'il y a de plus doux
Pour un chaud cœur d'enfant:
Draps sales et lilas blancs
Demain j'aurai vingt ans.»
Tchicaya U Tam'Si, Le Mauvais Sang. Pourquoi cet exergue?
Je l'ai choisi parce que le livre est traversé par l'esprit d'Arthur Rimbaud, que j'ai lu lorsque j'étais tout jeune. Mauvais sang est l'un des poèmes les plus touchants que j'avais lu alors, même si je ne le comprenais pas forcément à l'époque.


Où avez-vous écrit votre livre?
J'ai commencé quelques pages à Londres, j'ai continué beaucoup ici, à Paris, dans le 18e où j'ai un appartement. Je l'ai poursuivi en Algérie où j'étais allé vivre pendant un mois et ça se sent dans le roman, dans les passages qui se passent en Algérie. Puis je suis reparti enseigner à Los Angeles et j'ai écrit un peu là-bas, et je l'ai terminé à Montreuil. Mes livres suivent toujours des itinéraires de scoot. Pour moi la géographie importe peu. Je n'aime pas avoir un bureau parce que ça créé des automatismes. Je n'aime pas prendre l'écriture comme un travail forcé, comme une obligation. Rester dans une chambre, derrière un bureau, ça confine le roman et le lecteur le ressent, le roman devient auto-centré, insulaire.

En combien de temps?
Entre deux et trois ans. Mon roman brasse beaucoup de choses, il devait s'écrire par petites touches, par petites teintes.


Pourquoi, pour qui l'avez-vous écrit?
Pour une paix intérieure personnelle, et pour rendre hommage aux ombres de mon enfance. Mes propres parents. Pour rendre compte de mon état d'esprit dans un monde de plus en plus compliqué. Mais d'abord pour moi-même.


Est-ce qu'il a été douloureux, compliqué à écrire?
Tout livre que j'écris est empreint de la douleur du moment. Mais là il a fallu plus de patience, de temps, de travail que d'habitude, pour trouver le ton juste. Et j'ai sans doute eu besoin de plus de calme que d'habitude.


Quel réalisateur voudriez-vous voir réaliser votre livre?
Jacques Audiard. S'il m'écoute, il sait qui est mon éditeur... Et mon ami Michel Blanc, avec qui je travaille à un projet de film.


Vous avez écouté une musique particulière pendant l'écriture?
Les chansons de Brassens, que j'écoutais beaucoup quand j'étais jeune, et que j'ai laissé dans le livre. Et puis des musiques congolaises des années 60/70 pour me replonger dans l'ambiance de ces années-là.


Quel livre auriez-vous voulu écrire?
Le Livre de ma mère, d'Albert Cohen. C'est mon livre de chevet.


Qu'est-ce que vous lisez en ce moment ?
Sur la Route de Jack Kerouac, la version définitive, le rouleau [qui vient d'être réédité, ndlr]. Je m'en veux parce que je n'avais jamais lu ce livre, mais au moins je ne serai pas corrompu par la version tronquée, je lis directement la version complète.


Aimez-vous parler de vos livres ?
On est obligés, les journalistes nous forcent à le faire, et souvent nous ne sommes pas les meilleurs pour en parler. On préfère les écrire.

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20/09/2010

Ann Scott: «C'est le dernier jour, mais je ne le sais pas encore»

Ann Scott, A la Folle Jeunesse.

LA B.O. DU LIVRE

 

LA RENCONTRE

Elle m'a donné rendez-vous dans le 16e, en terrasse, parce qu'elle fume. Et elle ne ressemblait pas à ces personnages. C'est normal, elle n'est pas eux - Ann Scott est écrivain. Ses lecteurs ont pourtant fait d'elle l'héroïne cokée de Superstars, son roman d'il y a dix ans, celui qui l'a propulsée sur les plateaux télé. «On m'envoie des mots en me disant: ca va mal, moi aussi, avec mes parents. On peut en parler?. Mais moi dans la vie, j'ai de très bonnes relations avec mes parents.» Et après avoir dit que les filtres de cigarettes américains n'avaient pas les mêmes goûts que les français, elle a aussi dit qu'identifier un auteur à son personnage, c'est «insupportable». «C'est la déception ultime, les gens ne croient pas que c'est une création. Ca sous-entend qu'il n'y a pas d'artiste». Je lui ai dit qu'A la folle jeunesse (titre que lui a suggéré une réplique d'Out of Africa), me faisait penser à une phrase de Genet,  «Une Image vraie née d'un spectacle faux». Elle m'a répondu «C’est assez juste oui, même si ce n’est pas un spectacle faux puisqu’il y a de l’autobiographique dedans, disons juste que cette part autobiographique n’est pas là où on le suppose...»


LE QUESTIONNAIRE

«C'est le dernier jour, mais je ne le sais pas encore». Pourquoi cette première phrase ?
Au départ, la fin du roman était complètement différente, mon personnage mourrait. Donc au départ c'était le dernier jour d'une vie. Une fois que j'ai retiré la dernière phrase je me suis dit que la première phrase tenait encore, parce que c'est le dernier jour d'une vie telle qu'elle l'a connue. A la fin, tous les repères qu'elle a, changent.


Pourquoi ce double exergue?
«Le côté temporaire de la vie rend toute attitude définitive ridicule, comme si on voulait faire preuve d'éternité ; or la fête est «à l'orgie du provisoire qui se moque de l'éternité». Fabrice Emaer.

Le premier exergue, je l'avais choisi depuis longtemps, parce que je trouve que les gens ne savent plus faire la fête. Et à l'époque de ce type-là [Emaer], c'étaient les gens qui faisaient la fête. Pas le décor, pas la musique, c'était les gens qui portaient ça en eux. Ils pouvaient faire la fête n'importe où, sur un bout de trottoir avec une bouteille de champagne. Les gens ont vachement changé ces trente dernières années. Aujourd'hui on n'invite plus un juste mélange de gens, on invite n'importe qui qu'on gave de vachement de décibels, de décorum. La fête c'est un truc qui se construit dans l'instant. Bien sûr les fêtes du Palace étaient organisées et très chères, pas improvisées. Mais l'état d'esprit était spontané.
«There isn't going to be any turning point. There isn't going to be any newt-month-it'll-be-better, next fucking year, next fucking life (...). This is really all there is to it». Janis Joplin, 26 ans.
Cette phrase, je l'ai lue en cours d'écriture, dans un bouquin. Elle explique qu'il n'y a pas de demain, que tout est une suite d'aujourd'hui. Et je pense que oui, c'est maintenant que ça se passe.


Où est-ce que vous avez écrit votre livre?
Chez moi, dans ce qui me sert de bureau.
A heure fixe?
Comme Amélie Nothomb? J'ai pas de discipline comme ça. Si je travaille vraiment, je travaille 10, 15, 18h par jour pendant une semaine, trois jours. Et puis tout d'un coup j'arrête, je suis crevée. C'est une boucle, on y entre et on en sort, comme on peut. Je travaille quand j'y arrive, je me force pas. Je travaille même pas 20% de l'année. Le reste du temps, je vis juste normalement, je lis, je pense. Moi je sais pas me forcer parce que ça me déprime de pas y arriver. Quand la première heure il n'y a pas de fulgurance, que c'est plat, je ne m'astreins pas à continuer.

En combien de temps?
En 5 ans et en 3 mois. Je l'ai commencé il y a cinq ans et ça n'allait pas. Quand ça s'est mis en place, quand ça s'est mis à couler, trois mois.

Pourquoi et pour qui?
Je sais pas. Il y a un truc qui me plaît qui commence à m'habiter, m'obséder, et je commence à avoir besoin de travailler dessus, de créer la chose, d'échafauder une histoire. J'écris quand je ne peux plus me permettre de plus le faire, soit financièrement, parce que j'ai besoin des à-valoir, soit parce que je voudrais que le livre soit déjà écrit Quand on a un sujet en tête, on ne sait pas d'avance combien de temps on va avoir la capacité mentale de rester plongé dedans, donc plus on tarde, plus on risque de rester trop longtemps avec ce sujet, non pas en terme de temps de travail mais en terme de temps qui passe, ce qui empêche ensuite de travailler sur d'autres choses. J'ai lu une citation sur Twitter récemment qui disait «J'écris quand ma peur de ne pas le faire devient plus grande que celle de le faire».

Est-ce qu'il a été compliqué, douloureux à écrire?
Il était compliqué sur le plan technique parce que je voulais avoir ces phrases très denses, très chargées, très courtes, qu'elles glissent sur tout, et que la profondeur soit contenue dans trois mots. D'habitude on donne un élément et on creuse sa profondeur au fil des phrases et des paragraphes. Là je ne voulais pas de cassure de rythme, je voulais un flot de choses qui viennent. Ca se passe en une journée, dans les choses s'enchaînent forcément. J'avais remarqué chez Duras des espaces dans la construction de ses phrases, pour voir d'autres choses. Je ne sais pas comment elle faisait ça. Moi le moyen que j'ai trouvé c'est d'écrire une page et de n'en garder que trois phrases. Je gardais par exemple la première la dernière et celle du milieu. DU coup vous lisez un truc beaucoup plus riche que ce qui a l'air d'être là, parce que la phrase garde un vague souvenir de ce qui a été enlevé; le lecteur ne le voit pas mais j'espère qu'il le sent.

Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé ?
Je vais forcément répondre un cliché, parce que je vais choisir quelqu'un dont le cinéma pourrait s'en rapprocher. Faut pas prendre des gens qui correspondent exactement à l'emploi; le premier truc que je serais censée dire c'est Jarmusch. Mais ça n'aurait aucun intérêt pour lui, il faudrait trouver quelqu'un qui fasse complètement contre-emploi.

Avez-vous écouté une musique particulière en l'écrivant? En avez-vous une à conseiller en le lisant?
J'écoute que des trucs instrumentaux quand je travaille, sinon je chante et j'arrive pas à me concentrer... Mais j'ai beaucoup écouté Howard Shore ou la BO de Copycat. Et la BO du Seigneur des Anneaux.

Le livre que vous auriez voulu écrire?
On va dire que je suis très littérature générationnelle et ce sera réducteur. Mais Génération X de Douglas Coupland. C'est le seul livre que j'ai lu de ma vie et dont j'aurais voulu qu'on me dise «ces gens existent, voilà l'adresse, va vivre avec eux». J'aurais aussi aimé assister à des scènes du Grand Meaulnes, et vivre à l'époque de Balzac, qui est un de mes auteurs préférés, pour voir ce que j'aurais eu envie écrire. Et tout le monde voudrait avoir écrit Outremonde de Don DeLillo. Mais Coupland, c'est pas le livre que j'admire le plus, j'aurais simplement voulu avoir l'idée, l'intelligence de faire ce livre.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?
Point Oméga, le dernier DeLillo.

Est-ce que vous aimez parler de vos livres?
Non. Plutôt non. Quand on me dit «parlez-vous de notre dernier livre», c'est absurde. Quand on me demande «pourquoi vous avez voulu faire ça», j'en sais rien, moi, pourquoi j'ai voulu faire ça.

Olivier Adam: «C'est une nuit sans lune et c'est à peine si l'on distingue l'eau du ciel, les arbres des falaises, le sable des roches.»

Olivier Adam, Le Cœur Régulier


LA B.O. DU LIVRE

 

LA RENCONTRE


Il dit qu'il est entré tard en littérature, Olivier Adam, «vers 17, 18 ans». Il le raconte posément, avec ses yeux bleus de prince charmant contrastant avec son allure de bucheron. Il raconte qu'il se trouvait face à la littérature comme face à sa maison. «Et puis chaque fois que vous essayez une porte, vous voyez bien que c'est celle de la maison- c'est la littérature, ça vous plaît bien, c'est vachement bien ce qu'il y a à l'intérieur, mais la porte ne s'ouvre pas. C'est vrai que l'apprentissage de la littérature, comme la musique, passe en général par les classiques, mais il y a des gens à qui ça ne convient pas. Et moi, c'est quand je me suis aperçu qu'il y avait une littérature qui s'écrivait aujourd'hui que la porte s'est ouverte.»

Olivier Adam est désarmant de sincérité. Lui qui a reçu le Goncourt de la Nouvelle, le Prix Roman France Télévisions , l'Étoile d'or du scénariste pour le film Je vais bien, ne t'en fais pas et qui est cette année nomminé au Goncourt, il raconte que lorsqu'il est arrivé dans «ce milieu» littéraire, il se sentait «illégitime et extrêmement mal à l'aise. Ca a changé un peu, mais pas dans de si grandes proportions...» Se sentir bien «dans tout ce contentement d'être soi, et son assurance d'avoir le droit d'y être, c'était impossible. En soi, ça n'a rien de répréhensible, mais quand vous êtes de l'autre côté de la barrière, tout ça vous semble... »

On lui suggère qu'il n'est plus de l'autre côté de la barrière. «Je ne suis plus nulle part» confie-t-il. Si ce n'est du côté de la littérature.

LE QUESTIONNAIRE

«C'est une nuit sans lune et c'est à peine si l'on distingue l'eau du ciel, les arbres des falaises, le sable des roches.» Pourquoi cette première phrase ?

L'écriture de mes livres commence toujours par la même chose: quelqu'un, quelque part. C'est comme une image qui s'impose à moi. Ensuite je sais que ce quelqu'un et ce quelque part ont quelque chose à se dire l'un à l'autre. Je sais que ce quelqu'un et ce quelque part ont quelque chose à me dire, et qu'avec un peu de chance ils auront quelque chose à dire au lecteur s'il y en a.  Mais elle ne vient pas forcément facilement. Je l'ai beaucoup retravaillée. Ce qui vient vite ici, c'est la nécessité de placer l'enjeu littéraire et esthétique du livre. La partie japonaise du livre ici est japonaise par l'esthétique et les sensations aussi, le rythme de la phrase. C'est tout de suite se placer dans une respiration beaucoup plus lente, qui est liée à la sensation du temps que j'ai par rapport au Japon et à la création japonaise.Quand on a le lieu on a le livre. Il faut quelqu'un quelque part, mais quand on a le lieu on a déjà beaucoup.


«There is a crack in everything / That's how the light gets in», Leonard Cohen. Pourquoi cet exergue ?
Ca fait longtemps que j'ai envie de mettre cette phrase quelque part, et ça pourrait être l'exergue de tous mes livres. C'est issu d'une chanson assez mystique, presque religieuse, au sens général du mot religion. De manière confuse mais évidente, ça me semblait entrer en parfaite résonnance avec ce que je travaille et en particulier avec ce livre-là, qui a un rapport avec une forme de sacré, de transcendance. Et puis c'est le trajet entier du livre, au début on a le nez sur la faille, ce qu'elle a de douloureux, et puis on va vers la lumière. C'est toujours un peu le trajet de mes livres. C'est une lumière modeste, jamais une entrée dans la gloire. Le programme a été établi lors de mon quatrième livre, qui s'appelait Passer l'hiver. C'est à peu près ça l'horizon de mes personnages: d'arriver à passer l'hiver.


Où est-ce que vous avez écrit votre livre?
Je l'ai écrit à Saint-Malo, en très grande partie, presque intégralement. Un petit peu dans le Sud de la France, le temps des vacances. Et j'ai passé un mois au Japon pendant l'écriture du livre, mais je n'ai rien écrit là-bas.
J'écris à mon bureau, mais ça ne fait pas longtemps que j'ai vraiment un bureau. C'est le premier livre que j'écris à mon bureau, mais la porte n'est jamais vraiment fermée. J'ai la prétention de penser que dans mes livres il y a vraiment de la vie, la vie qu'on vit. Et j'ai la conviction que la littérature bouleverse la vie, et le littérateur doit se laisser bouleverser par la vie.


En combien de temps?
J'ai pas conté...Mais chacun de mes livres prend à peu près le même temps. Entre 9 mois...et un an. Il y a souvent 8, 9 mois, et puis après les allers-retours avec l'éditeur. A l'Olivier il font beaucoup de propositions de retour aux auteurs.


Pourquoi et pour qui?
Je pense qu'aucun lecteur ne rentre en ligne de compte, même les gens à qui peut-être on veut s'adresser d'une manière ou d'une autre à l'intérieur du livre. L'écriture d'un livre se joue entre soi et soi. J'ai écrit ce livre-là pour moi. Il y a une nécessité d'écrire, qui fait qu'à un moment donné votre vie perd totalement son axe de gravité quand vous n'êtes pas attelé à l'écriture d'un livre.

Avez-vous écouté une musique particulière en l'écrivant? En avez-vous une à conseiller en le lisant?
J'ai beaucoup écouté Leonard Cohen. Et Murat. J'écoute des choses pour trouver la respirarion, mais j'aime aussi me plonger dans un lexique, une façon de manier la langue. Murat a une façon de travailler le sensoriel, le sensuel, qui a beaucoup irrigué l'écriture du livre. Pour Les Vents contraires j'avais écouté Schubert, je cherchais une luminosité, une retenue, une pudeur... C'était Schubert.


Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé ?
Si je passais au cinéma, ça ressemblerait à mes livres. Pour Le Cœur Régulier, ça voudrait dire un livre assez silencieux avec des gens qui agissent sans causalité psychologique absolument facile à déterminer, une dramaturgie assez labyrinthique, un suspense pas énorme, et des plans de trois heures sur un arbre qui bouge et des épines dans le ciel noir. Je pense qu'il faudrait se tourner vers un réalisateur japonais. Dans le fantasme absolu, ce serait Naomi Kawase ou Koreeda. En France je pense que Claire Denis est celle qui s'approche le plus de ce type de démarche-là. Mais ça tient à ce livre-là. Il y a d'autres cinéastes qui me nourrissent énormément, comme Arnaud Desplechin et Christophe Honoré. Le personnage de Sarah doit d'ailleurs beaucoup à celui de Chiara Mastroianni dans Non ma fille, tu n'iras pas danser, de Christophe Honoré.


Quel livre auriez-vous voulu écrire ?
J'aurais voulu écrire un livre qui en soit un. Ca veut rien dire «j'aurais voulu écrire Mrs Dalloway». Je ne peux pas vous en citer un, je n'ai pas de livre de chevet. Et il y a une trop grande galaxie d'auteurs qui m'intéressent.


Qu'est-ce que vous lisez en ce moment ?
Raymond Carver. L'Olivier est en train de rééditer ses œuvres complètes, et j'y retrouve les pilliers de ce qu'est pour moi la littérature. 1) Etendre le territoire de la littérature à des endroits où elle n'allait pas: les zones les plus communes possibles, les gens qui ne sont ni des gagnants ni des perdants, le voisin, les mecs des petits pavillons, ceux de la station service. La vie la plus commune possible. Ce à quoi je m'attache depuis dix ans sauf qu'il l'a fait bien avant moi. 2) Le regard fraternel. Tout le monde trouve toujours que c'est un grand mot mais il faut l'entendre dans une acception très humble. Et plus généralement, Carver ne se met jamais au-dessus, ou ne se dissocie pas de ce qu'il écrit. Carver ne passe pas son temps à dire, comme beaucoup d'écrivains, regardez comme votre vie est misérable. Il dit «qu'est-ce qu'on en bave» et ce on est crucial. La question du point de vue est absolument essentielle. Le troisième point: absence absolue de trucage; pas d'effet. Son style est travaillé, mais il ne cherche jamais à montrer le style, il ne donne jamais l'impression d'entendre «regardez comme ma phrase est bien écrite».


Est-ce que vous aimez parler de vos livres ?
J'aime bien parler du travail de la littérature. Après, très souvent, ça consiste à parler des personnages et à répondre à des questions qui souvent commencent par « pourquoi » sur les personnages, ce qui me paraît toujours étrange. Parfois on fait des trucs, on sait pas pourquoi.  Je suis à l'intérieur des personnages, je sais ce qu'ils savent, je sens ce qu'ils sentent, mais pas plus. Les personnages ont une vie autonome, moi je les suis.

18/09/2010

Laurent Gaudé: «Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j'ai ouvert la fenêtre ce matin, à l'heure où les autres dorment encore, j'ai humé l'air et j'ai dit: «Ca sent la chienne.»»

Laurent Gaudé, Ouragan


LA B.O. DU LIVRE


Amy Winehouse - Back To Black
envoyé par wonderful-life1989. - Regardez plus de clips, en HD !


LA RENCONTRE
Laurent Gaudé, c'était ma première vraie interview d'écrivain, et c'était la première fois que je soumettais mon questionnaire. Quand je suis arrivée chez Actes Sud, un mardi matin, j'étais un peu terrorisée. D'autant plus que j'estimais particulièrement ses livres. Je ne les avais pas tous lus, mais ceux que j'avais lu - notamment Dans la nuit Mozambique et La Mort du roi Tsongor, j'avais adorés.
Et puis lorsqu'il est arrivé, que je lui ai expliqué le principe du questionnaire, c'est lui qui a eu l'air inquiet: «Mais j'aurai le droit de réfléchir avant de répondre?» Il a posé cette question, je l'ai autorisé à réfléchir - je suis magnanime - et puis tout s'est très bien passé. Et je me suis dit que ces interviews d'écrivains seraient un bonheur.


LE QUESTIONNAIRE
Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j'ai ouvert la fenêtre ce matin, à l'heure où les autres dorment encore, j'ai humé l'air et j'ai dit: «Ca sent la chienne.» Pourquoi cette première phrase ?
Parfois on cherche longtemps mais pour Ouragan c'est venu tout de suite, grâce à Joséphine, qui s'est imposée, d'une façon inattendue. C'est un personnage fort qui est devenue d'elle-même le fil conducteur. J'avais prévu d'ouvrir sur elle mais pas de fermer sur elle, mais elle a fait elle-même sa place dans le livre.

Le vent hélas je l'entendrai encore nègre nègre depuis le fond du ciel immémorial. Aimé Césaire, Corps perdu.
(...) Lorsque tout est achevé, on répond avec l'ensemble de sa vie aux questions que le monde vous a posées. Les questions auxquelles il faut répondre sont: Qui es-tu? Qu'as-tu fait?... A qui es-tu resté fidèle? Sándor Márai, Les Braises.
Pourquoi ce double exergue?

J'avais très envie de trouver une citation de Césaire parce que j'avais envie que soit présente en ouverture la négritude, par rapport au livre, au projet lui-même. Et Césaire est vraiment LE poète de la négritude. Et puis je suis tombé par hasard sur cette phrase de Márai, et elle collait parfaitement, parce que c'est en partie un livre sur la fidélité, pas la fidélité conjugale, mais sur la fidélité de soi à soi-même. A quoi est-ce qu'on décide de rester fidèle quand tout vole en éclat?


Où est-ce que vous avez écrit votre livre?
J'ai eu la chance de le commencer à Venise, lors d'un très court séjour puis chez moi à Paris. Je suis de la vieille école, j'écris à un bureau, avec un stylo et du papier. Après je tape le texte et je fais les corrections à l'ordinateur. Mais le tout premier jet est toujours au stylo. Ce n'est pas par coquetterie mais je ne pourrais pas écrire directement à  l'ordinateur, il y a quelque chose de physique, du contact avec le stylo, j'ai appris comme ça aussi. Et il y a quelque chose avec le rythme d'écriture, le rythme mental, qui correspond bien avec le stylo. Je tape peut-être pas assez bien pour que ça colle.


En combien de temps?
Un an, de la première à la dernière version rendue à l'éditeur.


Pourquoi et pour qui l'avez-vous écrit?
Je crois qu'il est impossible de répondre à cette question. Je peux vous dire que j'ai écrit par réponse à l'émotion que m'ont procurée les images, photos, témoignages que j'avais recueillis au moment de l'Ouragan et que j'avais gardés. Mais je ne suis pas sûr que ce soit la vraie réponse. On écrit aussi beaucoup pour soi - pas de manière égoïste, mais parce qu'il y a quelque chose qui grouille en nous, qui fait qu'on a envie d'écrire. Ce serait un chouilla prétentieux de dire que j'ai écrit pour les naufragés de la Louisiane.


Est-ce qu'il a été compliqué, douloureux à écrire?
Douloureux non. C'est toujours étonnant parce que les livres les plus  violents, les plus tragiques, ne sont pas toujours les plus douloureux. Après je me suis beaucoup battu avec la structure du livre, sa construction a pris beaucoup de temps et a été laborieuse; mais pas douloureuse.


Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé? Votre livre semble très cinématographique.
De la même manière que j'ai une mémoire visuelle, j'ai une imagination visuelle, donc il y a sans doute beaucoup de moments de mon livre où on doit pouvoir se dire que ce serait de vraies scènes de cinéma. Ceci étant dit je crois qu'il y a beaucoup de choses dans le livre qui n'appartiennent qu'à un roman, comme l'entremêlement des voix.


Avez-vous écouté une musique particulière en l'écrivant ? En avez-vous une à conseiller en le lisant ?
Pas en écrivant, mais dans ces semaines et ces mois-là, oui. Un morceau a pas mal accompagné la construction du personnage de Rose: Back to Black d'Amy Winehouse. Il y a dans ce morceau une fatigue dans la voix, une tristesse profonde, qui correspondaient pas mal à mon personnage.


Quel livre auriez-vous voulu écrire ?
Il y en a plein. Ma bibliothèque est truffée de livres que j'aurais aimé écrire L'amour aux temps du Choléra de Garcia Marquez, L'Idiot de Dostoïevski, le Typhon de Conrad, tout Shakespeare. Ca fait beaucoup de bien de plonger dans des écritures dont on sait qu'on n'arrivera pas au mollet. C'est comme ça qu'on apprend. En lisant.


Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?
Plus rien depuis deux mois


Est-ce que vous aimez parler de vos livres?
Je ne déteste pas pour être honnête. C'est une manière d'accompagner encore ses personnages, de quitter son livre progressivement. On a peut-être besoin de ce moment de décélération.

 
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