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15/10/2011

Hemingway, son ambiguité sexuelle et son machisme

250px-ErnestHemingway.jpgA lire: l'op-ed de dans le New York Times cette semaine, et intitulé: «Un Adieu au Macho», le Macho étant Hemingway. L'article explique que l'on ne devrait plus s'empêcher de lire Hemingway au nom de sa prétendue misogynie. Car si les livres de l'auteur de Paris est une fête sont emplis de femmes démoniaques (même quand ce sont elles qui sont trompées et délaissées par le héros), Hemingway n'est pas macho: il avait au contraire une sensibilité toute féminine dont il avait honte. Qu'il cachait sous un masque de macho. CQFD. WTF.

Paul Hendrickson, auteur d'un livre sur Hemingway, estime ainsi qu'Hemingway se savait détenteur «de quelque chose de si sensible, un diapason émotionnel si subtil, que c'est presque comme s'il en avait honte, et il se comportait donc de la manière la plus virile possible.» Selon Hendrickon (dont la pensée est retranscrite dans l'article du New York Times) Hemingway ne se montrait macho que pour dissimuler «une ambiguité sexuelle qui le torturait».

Cela se corse lorsque Maureen Dowd explique que la mère détestée, Grace, qui avait élevé Ernest comme sa soeur, avec des petits bonnets et vêtements de fille, lui avait refilé une «confusion sexuelle». Sans compter que l'un des fils de l'écrivain «transexuel et hétérosexuel, et qui se faisait parfois appeler Gloria Hemingway» aurait hérité des complexes de son père. La journaliste cite Hendrickson denouveau: «Je crois que le fils extériorisait d'une certaine manière les ambiguités sexuelles du père».

Ou alors l'excuse est risible, Hemingway macho quoi qu'il en soit. Et ses romans fabuleux quoi qu'il en soit.

A Farewell to macho - Maureen Dowd, NYT.

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07/10/2011

Ce qu'écrit Thomas Tranströmer

tr«J'ai hérité d'une sombre forêt où je me rends rarement. Mais un jour, les morts et les vivants changeront de place. Alors, la forêt se mettra en marche. Nous ne sommes pas sans espoir. Les plus grands crimes restent inexpliqués, malgré l'action de toutes les polices. Il y a également, quelque part dans notre vie, un immense amour qui reste inexpliqué. J'ai hérité d'une sombre forêt, mais je vais aujourd'hui dans une autre forêt toute baignée de lumière. Tout ce qui vit, chante, remue, rampe et frétille! C'est le printemps et l'air est enivrant. Je suis diplômé de l'université de l'oubli et j'ai les mains aussi vides qu'une chemise sur une corde de linge.»

C'est un peu la fête de Castor Astral, qui publie Thomas Tranströmer, à qui l'Académie suédoise a décerné jeudi le prix Nobel de littérature 2011.

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27/09/2011

Lire un classique en une minute

Les livres c'est chouette mais c'est long. Le site américain Book-A-Minute a condensé une série de chefs d'oeuvres que vous n'avez jamais eu le temps (ou l'envie soyons honnêtes) de lire.

 

Exemple: Le Soleil se lève aussi, d'Ernest Hemingway.

ref

 

 

Jack Barnes, narrateur: «C'était en Europe, après la guerre. Nous étions déprimés. Nous buvions beaucoup. Nous étions quand même déprimés».

 

 

 

 

Autre exemple: Gatsby le Magnifique, de Francis Scott Fitzegrald. 

ref=cm_ciu_pdp_images_1.jpgGatsby: Daisy, I made all this money for you, because I love you.

Daisy: I cannot reciprocate, because I represent the American Dream.
Gatsby: Now I must die, because I also represent the American Dream.
(Gatsby DIES.)
Nick: I hate New Yorkers.
THE END 

 

 

 

Un petit dernier pour la route (en anglais encore) Orgeuil et Préjugés, de Jane Austen

517MME1MYSL.jpgMr. Darcy Nothing is good enough for me.

Ms. Elizabeth Bennet I could never marry that proud man.

(They change their minds.) THE END

 

 

 

 

Le site, très laid mais très drôle, est ici.

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26/09/2011

«Les cœurs en skaï mauve»: Une histoire d’amour de la génération Loft story

 sperling.jpg

Il a troqué le carrefour Vavin pour les McDos lugubres de province. Ca ne lui réussit pas si mal. Sacha Sperling est toujours jeune (21 ans), et après le succès de son premier roman  (à 19 ans) il a toujours du talent.

Morandini, Castaldi, MTV

Il raconte avec humour et poésie, une histoire d’amour en carton pâte, dans un monde fait de la même matière. Nous sommes au XXIe siècle, Michael Jackson est mort, et Jean-Edouard a déjà dérouillé Loana dans la piscine.  Jim se rêve en cow-boy (son rêve a 50 ans de retard), Lou sur MTV. Tous deux à Los Angeles – presque des anges de la téléréalité. «Lou dit qu’elle a le numéro de Benjamin Castaldi dans son répertoire. Elle a fait ce que le producteur lui a dit. Comme une brave petite fille ambitieuse. Et puis elle prend des cours de théâtre. Elle révise les textes en regardant Morandini».

Comment tombe-t-on amoureux dans cette époque-ci? La téléréalité, cette fiction qui tente de faire croire à un peu d’authenticité, contamine le réel. On scénarise les histoires d’amour comme sur petit écran, en disant «baby». «Baby, si on se déplace assez rapidement, cape  à l’Ouest, le jour peut durer éternellement. Tu verras, les feux de position arrière se réduiront à deux points rouges sur la ligne d’horizon, et le vent nocturne finira bien par dissiper la poussière».  A défaut de rouler sur la route 66, ils roulent sur l’A13, en mangeant des chips. Et Jim raconte n’importe quoi, à sa Baby Lou. «Il ne se faisait jamais mal en tombant dans les clichés». Il lui dit qu’elle pourra devenir une star.

«Jim, dis-moi ce qu’il y a de si extraordinaire de l’autre côté.

Il regarde droit devant.

Je sais pas.

Tristesse, résignation. Il ferme les yeux.

Je ne rêverais sûrement plus, si je savais».

C’est un monde où Mercutio n’est plus un personnage de Shakespeare, mais «un mec dans un film, le mec qui crève, le black», où un barman au visage familier ne ressemble pas à une star de cinéma, un acteur d’Hollywood, mais à «un ancien lofteur». 

La téléréalité dans la réalité

Et de même qu’il y a toujours un article ou un candidat d’émission pour dire «au fait, c’était bidon», il y a bien un moment, dans les histoires d’amour de «la génération M6, des références plein le t-shirt, chewing-gum à la bouche», pour dire que le cow-boy qui la fait rêver sur les routes, «il a l’air d’un vrai beauf». «T’as envie de te retrouver dans la spirale autodestructrice d'un vrai beauf?» Comme si c’était difficile de construire une jolie histoire d’amour, dans un monde où la télévision, omniprésente, raconte des histoires d’amour en plastique. Dans la vie, on se croit dans un film. Comme ces gamins qui marchent avec un iPod sur les oreilles, et qui s’imaginent dans un clip. Cette génération a grandi en regardant des gens se faire filmer dans leur salle de bain. Leurs histoires d’amour sont infectées, construites sur des fondations aussi toc qu’un loft construit à la plaine Saint-Denis dans les studios de TF1.

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25/09/2011

Oscar se la coulant douce

oscar.jpg

«Oscar Wilde se la coulant douce à Dublin. Sculpture de Danny Osborne, 1997» Le site Flavorwire a répértorié les statues d'écrivains les plus chouettes. Ici.

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21/09/2011

Les Morues, chick lit féministe

images.jpgJ’ai rencontré Titiou en 2009 – dans ses tiroirs, elle était déjà romancière. Elle avait débarqué à Slate, où je travaillais alors, et elle avait l’air d’être différente. Pas différente «j’ai grandi en Inde», ni différente «je suis monarchiste et vous êtes tous des journalistes bobos». Elle avait l’air comme nous mais pas vraiment.

Une première raison était qu’elle n’aime pas trop travailler, et qu’elle n’aime pas trop les gens non plus, et tout à coup elle allait (temporairement) passer de pigiste sur son canapé à journaliste dans une rédaction avec des gens (nous). (Elle nous avait même dessinés. Sur le deuxième dessin, là, je suis le personnage en bas au centre. Assez ressemblant). Elle le vivait assez mal au début.

Ensuite on est tous devenus copains mais Titiou est restée un peu différente, et c’est parce qu’il y avait une deuxième raison. Elle agissait différemment en société, de la plupart des filles que je connais. Elle agissait comme s’il n’y avait pas de différence entre une fille ou un garçon. Comme si personne, dans sa famille ou dans la société, ne lui avait jamais offert de Barbie, comme si nulle part dans son inconscient, n’était inscrite l’idée que ce sont les hommes qui rapportent de l’argent à la maison, et qu’elle pourrait parler un peu moins fort, quand même, vu qu’elle n’a pas de pénis. C’est son féminisme à elle, ferme et simple, qu’elle met en scène dans son roman paru fin août, Les Morues.

Les Morues, ce sont Ema («Comme Emma Bovary, mais avec un seul m, parce que l’époque est au raccourcissement des mots, à la simplification du langage, à la rapidité» explique Titiou), Alice, Gabrielle. Trois nanas canon, forcément, mais féministes aussi. Qui ont une charte, établie dans au comptoir d’un café parisien, à grand renfort de shots. Avec des articles comme celui prohibant « les généralités anti-mec du type “les mecs, tous des connards”» ou «“je ne me masturbe que quand je suis seule depuis longtemps”. Comme si la masturbation c’était juste un pis aller en l’absence de bite». «Le penchant actuel des femmes qui consistait à systématiquement tout mettre sur le dos des hommes ne paraissait pas plus pertinent aux yeux des Morues que la tendance médiatique à plaindre ces hommes d’avoir perdu tout repère viril.»

Chick lit policièro-féministe

Les Morues a parfois des allures de chick lit, mais elle en a surtout les avantages. La légèreté du ton, le divertissement du propos, un univers dans lequel on a envie de se couler – d’autant plus que c’est un univers où, quand on est déprimé, les bulles de Nesquik claquent sous la langue.

Mais le roman a aussi des allures d’essai – avouez-le c’est rare en chick lit. Outre l’intrigue pseudo-policière sur la RGPP (eh ouais), la très juste description des joies de l’Internet, son palliatif à la solitude, son impossible anonymat, et la difficulté de devenir un adulte avec des responsabilités, Titiou raconte à quel point c’est compliqué d’être une femme aujourd’hui.

«Moi j’ai été élevée dans un système matriarcal, un peu avec l’idée que les filles sont plus intelligentes que les garçons, les garçons ont un peu du mal à se concentrer, un peu comme des chiens. Alors que les filles sont intelligentes, elles lisent, elles sont cultivées». Elle ne rit pas vraiment mais un peu, c’est son ton acide. «Enfin un système complètement sexiste quoi», qu'elle a rétabli de façon plus égalitaire dans sa tête, en grandissant.

On ne voudrait pas faire de la psychologie de comptoir, mais cette enfance, ça pue l’absence de père? «Mon père est fou. Il était un peu trafiquant de drogues, un peu en prison, un peu en Inde pour des rites initiatiques. Il ne s’intéresse qu’à lui et à Dieu. Il est persuadé que je suis née par l’opération du Saint-Esprit. Alors que ma mère est anti-religion à mort». Devinez quel côté elle a choisi.  

Mais même quand une fille grandit dans un système lui permettant de comprendre qu’elle vaut bien un garçon, encore faut-il trouver un garçon qui la laisse se vivre comme telle.

Prenez Blester. Un mec assez cool, avec lequel Ema travaille et fait des vannes. Jusqu’au jour où il lui dit «Très jolie ta nouvelle robe. Ceci n’est pas une vanne». «S’en était suivie pendant quelques jours une montée en puissance sur le thème je te fais des compliments, on est de plus en plus gentils, on flirte, on s’allume, on se lance des défis très spirituels du genre “pas cap de me mettre une main au cul avant la réunion” (…) Après trois sessions dans les chiottes où Ema se demandait comment elle pouvait passer de la rédaction de son article à une levrette sur la cuvette des toilettes en l’espace de deux minutes, Blester avait déclaré qu’il n’arriverait jamais à lui faire la démonstration de ses talents sexuels dans un espace de trois mètres carrés. Il avait alors lancé un nouveau défi particulièrement osé “pas cap de baiser dans un lit”». Là, ça dérape.

Parce que prendre une nana en levrette dans les toilettes, ça marche si ce n’est pas une petite amie. Si elle le devient, l’acte devient dégradant. «La maman et la putain ça marche toujours, sur notre génération comme sur les précédents, juge l’auteure. C’est ce qui m’intéresse dans leur histoire, ça commence comme un jeu de rôle autour du sexe, et c’est à partir du moment où ils sont un vrai couple que ça devient dérangeant. En tant que femme, tu es progressivement sacralisée et du coup il y a des choses qui se mettent à le déranger, à le choquer».

Une génération à construire

La génération décrite dans Les Morues est née avec des effondrements. Le mur de Berlin et celui du 11-Septembre. «Deux effondrements physiques auquel s’opposait le développement d’un espace entièrement virtuel» songe la narratrice, Ema. «Ema avait la sensation que les dix dernières années avaient bouleversé le quotidien et l’exceptionnel, le particulier et le général bien plus profondément que les décennies précédentes» écrit Titiou.

Comme son héroïne, elle explique qu’«il y a tout à refaire, c’est beaucoup plus compliqué que lorsque l’on avait des rapports beaucoup plus figés, beaucoup plus normés. On a moins de repères mais c’est cool, on peut en créer de nouveaux».

 

Les Morues, de Titiou Lecoq, au Diable Vauvert

20/09/2011

Jonathan Franzen à Paris. Mangeons des fraises.

photo.JPG

Ironie de l'actualité culturelle. Jonathan Franzen était à Paris lundi soir, au théâtre de l'Odéon, pour une courte interview publique - il était interrogé par Nelly Kapriélian - et une lecture. Il a lu en anglais (un peu trop vite) et Charlotte Rampling a lu en français. Alors que Tristane Banon finissait de s'exprimer dans le Grand Journal, sur l'affaire DSK et la tentative de viol dont elle l'accuse, Charlotte Rampling lisait un extrait consacré au viol dont Patty, héroïne du chef d'oeuvre de Franzen, est victime. Elle est alors lycéenne.

«Pour ne pas réveiller sa petite soeur, [Patty] alla pleurer dans la douche. Ce fut, sans exagération aucune, le moment le plus misérable de sa vie. Aujourd'hui encore, quand elle pense aux gens qui sont opprimés dans le monde ou à ceux qui sont victimes d'injustices, quand elle pense à ce qu'ils doivent ressentir, son esprit revient toujours sur ce moment-là. [...]

«La coach appela chez Patty et parla à sa mère qui, comme toujours, essouflée et prête à partir pour une réunion et n'avait donc ni le temps de parler, ni les ressources morales nécessaires pour admettre qu'elle n'avait pas le temps de parler; et donc la coach, dans le téléphone beige du Département d'éducation physique, prononça ces paroles indélébiles: "votre fille vient de me dire qu'elle avait été violée hier soir par un garçon du nom d'Ethan Post." La coach écouta ensuite pendant une minute et dit, "Non, elle vient juste de me le dire... Oui, c'est ça... Hier soir, oui... Oui, elle est là." Puis elle tendit le téléphone à Patty. 

«Patty? dit sa mère. Tu vas... bien?

- Oui, ça va. 

- Mrs Nagel me dit qu'il y a eu un incident hier soir?

- L'incident, c'est que j'ai été violée.»

*****

Mais bon, la fiction n'est pas la réalité, et chez Franzen, tout est drôle même le viol - pas poilant hein, mais subtil, ironique, vous arachant un sourire en même temps qu'un «rho» réprobateur. 

C'est quoi cette fraise?

Avant les lectures, il y a eu quelques questions/réponses.  A Nelly Kapriélian qui lui a demandé comment définir son roman, puisqu'il refusait de dire que c'était un roman sur la famille, sur l'Amérique, ou sur la liberté, il a répondu en racontant une anecdote. 

«Parfois je suis en avion, et j'essaie de ne pas parler à mon voisin, parce que je crains toujours que l'on me demande "que faites-vous?". Mais occasionnellement, cela arrive, alors que répond que j'écris. Des romans? me demande mon voisin. Oui. Des romans inventés? [Euh, là je ne dis pas que les romans sont par essence inventés, c'est ce qui les définit] je dis "tout à fait". Et là on me demande, quel genre de romans? Et je ne sais pas répondre à cette question. (...) Les thèmes sont simplistes. J'essaie surtout d'écrire une histoire que les lecteurs auront envie de lire. Et si l'on me demande de quoi parle ce roman, la réponse est si honnête, si concrète, que je peux à peine le dire: c'est l'histoire de quatre personnes. Quatre personnages que j'ai passé dix ans de ma vie à construire, c'est tout. Demander "de quoi parle ce roman?", c'est comme dire, "c'est quoi cette fraise?"»
PS: On devrait faire plus de lectures d'écrivains contemporains dans les théâtres. C'est génial, en France on en fait très peu, aux Etats-Unis c'est très courant.
PS 2: Plus je repense à Freedom, plus j'aime ce livre.
PS 3: Sur la photo, le point blanc à gauche, c'est Charlotte Rampling, le point blanc à droite, c'est Jonathan Franzen. Le coupable de la photo c'est l'iPhone. Et un peu moi. Mais surtout l'iPhone. 

19/09/2011

David Foenkinos, les souvenirs, la mémoire, et l'entre deux

lessouvenirs.jpgQuand il était plus jeune, David Foenkinos a été vieux. A 16 ans il a été victime d’une grave maladie cardiaque réservée aux sexagénaires. Personne de son âge n’avait jamais été atteint de cette maladie. A l’époque, la SNCF lui avait-même envoyé une lettre le remerciant d’avoir souscrit à une carte senior. Une anomalie étonnante.

Puis Foenkinos a guéri, il est redevenu jeune, mais la vieillesse est restée dans un coin de sa tête, et elle est devenue cette année un roman: Les Souvenirs (Gallimard). Il y cite René Char: «vivre c’est s’obstiner à achever un souvenir». 

Dans la salle d’attente de la mort

L’histoire est celle d’un jeune écrivain en devenir (un Antoine Doinel cru 2011) qui voit sa grand-mère vieillir, mise dans une maison de retraite, «salle d’attente de la mort». Elle fugue. Lui la cherche et goûte à l’angoisse vertigineuse du vieillissement, «Est-ce que le désir meurt? Deviendrai-je un jour insensible à la sensualité?».

Foenkinos, gentiment moralisateur, interroge aussi le franchissement de la décrépitude, le moment où l’on place les gens dans la case de la vieillesse – voire dans la suivante. Le roman est entrecoupé de jolis interludes: des souvenirs, de personnages, de gens illustres. L’un d’entre eux est attribué à l’écrivain Francis Scott Fitzgerald. Alors qu’il vit isolé dans la misère, il apprend qu’une troupe joue une pièce tirée de l’un de ses romans. Il va la voir répéter. Les acteurs ne le reconnaissent pas. Il se présente. Une jeune femme lance: «Mais on pensait que vous étiez mort».

C’est drôle, cette façon que Foenkinos a de mêler les mots et la mort. Lui qui a appris à aimer la littérature quand il était vieux à 16 ans, allongé sur son lit d’hôpital. Ecrire un roman pour collecter les souvenirs par les mots, alors que justement quand les vieux trottinent vers la mort, l’un des signes les plus sûrs est la conversation qui s’étiole avec eux. De quoi parler à quelqu’un qui va mourir bientôt? Et en même temps, toutes ces choses qu’il faut dire, pour ne pas se retrouver comme le narrateur baigné dans les regrets vis-à-vis de son grand-père, mort avant la fugueuse grand-mère: «Je voulais dire à mon grand-père que je l’aimais, mais je n’y suis pas parvenu».

PS : Après lecture du roman, je crois que mes parents, le temps venu, échapperont à toute maison de retraite. Ils pourront remercier David Foenkinos. 

David Foenkinos, Les Souvenirs, Gallimard (286 pages)

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04/09/2011

La légitimité de la souffrance

pingeot.jpgC’est l’histoire d’un garçon traumatisé par la Shoah. Mais il est né bien après la Shoah, et il n’est pas juif. Seulement un soir, il est tombé sur Nuit et Brouillard à la télévision. Ses parents n’étaient pas là, la baby-sitter australienne était au téléphone, et il est resté seul, devant les squelettes et les fosses, et il a vu l’inhumanité dont l’humanité était capable. Il n’a pas réussi à continuer à vivre ensuite. Comment reste-t-on homme, quand être homme signifie pouvoir infliger, ou subir la Shoah?


Mazarine Pingeot raconte dans Pour Mémoire, un très court, très juste, très nécessaire roman,  le traumatisme de l’Holocauste pour ceux qui ne l’ont pas vécu, ceux dont la souffrance n’est pas «légitimée» par leur histoire personnelle.

Le droit de souffrir

«Tu n’es pas juif. Tu n’es pas un déporté. Tu n’es pas un rescapé. Tu es illégitime et tu en as conscience.
Alors, de quoi te mêles-tu? (…) De quel droit fonds-tu ton histoire à la leur ? Est-ce par arrogance que tu désires la faire tienne, cette souffrance qui écrase l’humanité entière en même temps que toi-même?» Le petit personnage de Mazarine Pingeot s’interroge et tombe dans l’anorexie mentale.

Il veut comprendre ce que les déportés ont vécu. Il veut comprendre la faim, l’aliénation du corps. Il ne s’alimente plus il ne peut plus marcher. Il veut répondre à la question qui brûle la génération d’après. Celle qui n’a pas idée de la souffrance de la Deuxième Guerre mondiale, celle dont les parents même sont nés après. Mais celle sur laquelle le traumatisme pèse néanmoins. C’était comment?

La souffrance raisonnable

A-t-on même le droit de souffrir après la souffrance ultime que la Shoah a infligé à l’humanité? A-t-on le droit de souffrir alors qu’aucun des membres de sa famille n’a jamais été déporté, et que l’on n’est même pas juif?

Mazarine Pingeot écrit ce que la génération de l’«après» vit avec douleur et culpabilité. «Tu aurais des raisons valables de souffrir (…) assurément on t’aurait pris dans les bras, on t’aurait aimé. Mais on te délaisse car tu n’as aucune raison apparente de souffrir».

Crime contre l’humanité

La génération de l’après vit ainsi sans s’arroger le droit de dire qu’un peu d’elle-même a disparu aussi dans les camps. Que l’horreur ne disparaît pas avec les déportés. Cela implique que la douleur n’est pas du tout terminée. Cela implique aussi que le devoir de mémoire est encore sauf.

Le narrateur dit: «Est-ce que ça ne s’appelle pas un crime contre l’humanité? Vous êtes concerné, je suis concerné, ils sont tous concernés même s’ils ne le savent pas».

 

Pour Mémoire, Mazarine Pingeot, Julliard. (96 pages)

31/08/2011

Avez-vous déjà rêvé de tuer votre épouse?

Adam Ross 2 (c) Hannah Assouline - éd 10-18.JPGPour tuer votre épouse, et commettre le meurtre parfait, mieux vaut que celle-ci soit dépressive. Si en plus elle est allergique à un aliment, c'est la combinaison parfaite. Les arachides, par exemple? Asseyez-la alors à une table, un bol de cacahuètes devant elle. Cachez son injecteur (pour son traitement) dans sa chambre. Et enfoncez-lui les cacahuètes dans la gorge. Il ne faudra que quelques instants pour qu'elle soit consumée par une mort douloureuse. Quand la police interviendra, et que vous serez le seul témoin, des traces d'arachides sur les doigts, vous direz qu'elle s'est suicidée aux cacahuètes, qu'elle avait caché son auto-injecteur d'épinéphrine, et que vous avez tenté en vain de la sauver, en plongeant vos doigts dans sa gorge pour lui faire recracher le poison.

C'est le meurtre parfait que commet David Pepin, l’un des trois héros du thriller oléagineux, excitant et ambitieux d'Adam Ross, Mr Peanut. A moins que son épouse Alisson ne se soit réellement suicidée? Ou que tout ça n’ait été qu’un rêve? La question n'est pas tellement là. Derrière l'enquête policière, celle véritablement menée par Adam Ross - qui jure ne penser que «très rarement» à tuer son épouse - c'est de savoir comment survivre au mariage.

Ne niez pas vos pulsions meurtrières…

«Je pense que tout le monde se demande, à un moment ou un autre: et si ma femme mourait? Et tout le monde aimerait parfois que cela se produise, mais sans ressentir la culpabilité liée au meurtre. Quand on est avec quelqu’un depuis des années, on se sent responsable du bonheur de cette personne, et de son malheur à d’autres moments. Je crois que l’on rêve parfois d’être soulagé de cette responsabilité». Ces pulsions meurtrières sont très présentes, selon Adam Ross. «Je ne crois pas que le livre aurait si bien marché, dans autant de pays, s’il n’avait pas touché une corde sensible», souligne-t-il.

Pour raconter les affres du mariage, Adam Ross a décidé d’imbriquer trois histoires. Celle de Pepin, fou de sa femme dépressive et obsédé par sa mort. Celle du détective Ward Hastroll, qui enquête sur la mort d’Alisson Pepin, et subit la dépression de sa propre femme. Celle de Sam Sheppard – ce célèbre chirurgien accusé du meurtre de sa femme, qui devient sous la plume de Ross, détective, après l’affaire.

«J’aime dire que Mr Peanut, c’est l’histoire d’un mariage qui raconte l’histoire de trois mariages ou bien celle de trois mariages qui en racontent un seul. Les deux inspecteurs et le suspect se découvrent des similitudes». Et en regardant son mariage à travers ses avatars (ou ses simulacres?), David Pepin essaie de mieux comprendre son propre mariage.

Qu’est-ce qu’on aime, quand on aime quelqu’un?

Ce qu’il y a à comprendre? Qui est l’autre par exemple. Annonçons-le d’emblée, Adam Ross n’a pas la réponse. Mais l’interrogation est celle de Paul Ricoeur dans Soi-même comme un autre par exemple. Comment le soi se maintient-il et se reconnaît-il dans le temps? Vous épousez une femme mince, qui prend 50 kilos, ou une femme grosse, dont vous aimez le poids, qui devient obsédée par l’idée de mincir? Est-ce toujours la même femme? C’est ce que cherchent à comprendre les protagonistes du roman, mariés à des femmes qu’ils ne reconnaissent plus, et qu’ils aiment pourtant. «J’ai un ami qui était marié à une femme atteinte de troubles bipolaires, raconte Adam Ross. C’était  une femme brillante, bardée de diplômes. Aujourd’hui, c’est littéralement devenue une clocharde. Son comportement était devenu si incontrôlable, si destructeur, que son mari a été obligé de la quitter. Elle vivait dans la rue. Vous imaginez la culpabilité quand vous abandonnez quelqu’un comme ça? Mais elle n’était plus celle qu’il avait épousée.

Les gens changent, à des niveaux différents. Ce que chacun devient, le couple ne le devient pas forcément». C’est aussi ce qu’évoque Pascal dans ses Pensées quand il interroge: «Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté l’aime-t-il? Non, car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme?»

Roman hitchcockien

Mr Peanut, c’est du Ricoeur et du Pascal, mais c’est aussi surtout du Hitchcock. Dans les détails: les noms des lieux, des personnages (Ward Hastroll est l’anagramme de Lars Thorwald, personnage de Fenêtre sur Cour). «J’ai aussi volé des morceaux de dialogues entiers», se réjouit l’auteur. Mais surtout dans l’alliance du thriller et de la dimension psychologique.

«Dans les films d’Hitchcock, beaucoup de protagonistes projettent sur les femmes, qui leur demeurent inconnues, leurs fantasmes et leurs propres désirs. Dans Vertigo, Scottie, le personnage du détective, tombe amoureux d’une femme dont il pense que c’est l’épouse d’un ancien ami d’école, Gavin Elster. Elle se suicide, il a le cœur brisé. Il tombe amoureux d’une autre femme ensuite, parce qu’elle ressemble à la première. Il se trouve que c’est la première. Que la première ne s’est jamais suicidée. Et qu’elle n’a jamais été mariée à l’ancien ami d’école non plus; car Galvin Ester avait tué sa femme et embauché une autre pour jouer le suicide et avoir ainsi un témoin – un témoin détective qui plus est. De qui Scottie tombe-t-il amoureux sinon de quelque chose en lui-même, qu’il projette? La femme aimée est fantasmée». Peut-être les personnages d’Adam le sont-ils aussi. Le plaisir de les lire, non.

 

Mr Peanut, Adam Ross, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Baptiste Dupin, chez 10/18 (508 pages - mais qui valent le coup)

 
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