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02/05/2011

Jess Walter: Manuel pour se marrer avec la crise économique

jess_walter.JPGLA RENCONTRE

Le manuel est simple à suivre, il tient en un seul commandement: lire La Vie financière des poètes, de Jess Walter. Cet écrivain (ex-journaliste qui a laissé tombé les journaux il y a dix-sept ans), et qui est aussi drôle que ses livres (ce qui n'est pas toujours le cas, disons-le) a vu ses potes, dans les années 90, quitter leur boulot pour aller monter des sites web. Quelle idée saugrenue. Chose plus saugrenue encore: ils sont nombreux à être devenus millionnaires, selon Walter. Mais lui ne comprenait pas... «J'étais un peu envieux, la plupart de leurs idées n'avaient aucun sens pour moi et pourtant ça marchait. Du coup j'avais envie que mon personnage ait cette envie aussi, de créer un site. Mais le truc le plus ridicule qui soit. Et que cette fois-ci, le ridicule ne lui réussisse pas».

Donc il a eu cette idée: raconter l'histoire d'un journaliste, Matt, qui monterait un site de poésie consacré à la finance. «C'était pousser la limite du ridicule, en restant dans la limite du réaliste. Poétiser la finance...» Sauf que ça ne fonctionne pas. La crise financière lui tombe dessus, sur lui, sa famille, son emprunt bancaire. Pour s’en sortir, il essaie de se reconvertir dans le trafic de drogue (douce) pour payer sa banque et l'école privée de ses gamins. Véridique.

C'est un mélange de Weeds et de Breaking Bad, et de Nick Hornby, trempé dans l'humour noir, avec des titres de chapitre comme «Dave le dealer veut examiner mon cul», des phrases comme «ce type aime le journalisme comme les pédophiles aiment les enfants». Et la chronologie suivante pour expliquer le déclin de la presse: «Années 50: La télé arrive et il s'avère que la plupart des gens préfèrent recevoir les nouvelles lues par un type avec des cheveux en plastique moulé, qui fume une cigarette. Années 60: l'évolution et de meilleurs habitudes alimentaires font qu'un premier père arrête cesse de lire le journal aux toilettes... comme le premier poisson qui marcha sur terre»

[En vrai, je pense surtout que la lecture aux toilettes s'est féminisée, que ce n'est plus réservé aux pères. Tant mieux.]

Jess Walter restitue formidablement bien l'Amérique en crise (que je connais pour de vrai, je suis allée passée six mois dans le Missouri. Comment ça c'est où le Missouri? C'est là) et il en rit. Il dit que c'est son côté journaliste. «Je crois que trouver la crise économique risible, cela vient de mon passé de reporter, m'a-t-il expliqué: rire des tragédies, c'est une chose que l'on fait quand on est journaliste, on est obligé de créer une distance. Et je ris sans cesse de ce que je ne devrais pas. J'ai un humour noir. Je regarde CNBC, j'écoute NPR, et je me marre. Et nous-mêmes nous avons vécu brièvement les problèmes que vit Matt et sa famille. Ma femme a été au chômage un moment, ma maison a perdu un tiers de sa valeur... Il faut pouvoir rire de soi-même».

Le monsieur cramoisi et Leopardi

Mais ce roman raconte aussi, en pointillés, ce qu'est un monde de chiffres (un monde réglé par la finance) dans lequel la poésie n'a plus cours. Quelle idée risible, n'est-ce pas, que de faire de la poésie avec la finance? Parce que les chiffres ce sont des choses sérieuses. Comme sur la planète du monsieur cramoisi, qui n’a jamais respiré une fleur, jamais regardé une étoile, jamais rien fait d’autre que des additions. (Moyennant quoi, le monsieur cramoisi «n’est pas un homme, c’est un champignon!»)

Ce roman raconte l'importance des mots, face aux chiffres. Un peu comme quand Leopardi (poète, génial) craignait déjà, au XIXè siècle, dans son pessimisme de poète, que la poésie disparaisse. Il mettait face à face le langage scientifique, fait de mots arides alors appelés termes, et la poésie. Le premier éveille «dans notre esprit l’idée la plus isolée, la plus solitaire et circonscrite qui soit; tandis que la beauté du discours et de la poésie consiste à susciter en nous des groupes d’idées et à faire errer notre esprit parmi la multitude des conceptions, dans ce qu’elles ont de vague, de confus, d’indéfini et d’indéterminé». «La raison est ennemie, dans les événements humains, de presque toutes les grandeurs».

Si Leopardi avait du mal avec le langage scientifique, imaginez-le face à la crise financière. Quelle bonne idée de vouloir la poétiser. Avec humour.

LE QUESTIONNAIRE

«Et derrière le comptoir, Rahjiv, toujours patient, croise mon regard, les paupières à demi baissées, pendant qu'il encaisse un autre ricaneur qui empeste le patchouli - Reeses's Pièces, Red Bull et tacquito au cheddar -et il pense sans doute : Ah, ces gamins, Matt... mais peut-être pas car Rahjiv ne connaît pas mon nom et je ne porte pas de badge». Pourquoi cette (longue) première phrase ?
Le roman parle de l'Amérique actuelle, donc je voulais qu'on sente son atmosphère. Et je crois qu'on la sent bien dans les 7/11 [une chaîne d'épiceries] où j'ai décidé de commencer mon livre. Tout partait d'un jeu de mot entre 7/11 et 9/11 [le 11 septembre en anglais se dit 'nine/eleven']. Mon dernier livre était sur les attentats de New York et une dame m'avait un jour demandé si mon livre parlait du 7/11, au lieu de 9/11 ... Et je me suis dit qu'elle avait raison, qu'entamer un roman dans un 7/11 était la meilleure manière de saisir l'atmosphère actuelle des Etats-Unis.

cover_walter.jpgPourquoi cet exergue de Saul Bellow: «Les poètes doivent rêver et rêver en Amérique, c'est pas du gâteau».
J'adore Saul Bellow et mon roman me faisait un peu penser au sien, Herzog: l'histoire d'un homme en conflit avec lui-même, en train de s'effondrer. J'avais vu cette citation avant, et je m'étais dit que c'était le genre de phrases complètement vraies mais qui peuvent vouloir dire tout et n'importe quoi ? Et en même temps cela parle de poésie et des difficultés en Amérique, ce qui est au centre de la vie de mon personnage, qui veut monter un site parlant de la vie financière en poésie, dans l'Amérique en crise. Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire mais je trouve ça très beau et probablement complètement vrai.

Où avez-vous écrit votre roman ?
Dans mon bureau, sur Lake union à Seattle, et puis je voyage beaucoup. A l'inverse de mes autres livres, c'est écrit à la première personne, et au présent, et cela me semblait presque être un riff burlesque. J'en lisais des extraits lors de séances de lectures publiques, alors que je n'avais pas fini le livre. Je lisais des passages en cours d'écriture, pour voir ce que ça donnait à l'oral. Je pense que c'est un roman très oral.

Combien de temps avez-vous mis à l'écrire ?
C'était particulier, c'était comme s'il y avait une voix dans ma tête, celle du narrateur, Matt, qui écrivait toute seule. D'habitude mes livres sont beaucoup plus écrits, plus construits. Là c'est comme si je devais simplement retranscrire la voix. En août et septembre 2008 j'ai écrit les chapitres essentiels, et le reste en quatre ou cinq mois ensuite. D'habitude cela me prend environ trois ans d'écrire un livre.
J'ai dit à mon ami Richard Russo que ça avait été un livre très facile, très rapide à écrire. Il m'a dit que lui aussi en avait eu un très facile à écrire, qu'il l'avait dit à William Kennedy qui avait répondu «on n'y a le droit qu'une fois». J'ai un autre roman en cours depuis une dizaine d'années - j'imagine qu'ils se compensent.

Pourquoi/ pour qui écrivez-vous ?
J'écris... sans penser aux lecteurs franchement. Les mots s'alignent. Pour ce livre, d'une certaine manière j'étais dans l'optique de plaire aux gens, parce que l'humour de Matt suscite ça, comme quand les gens font des blagues, pour faire rire la galerie. Mais je le faisais sans penser aux lecteurs. C'est presque auto-hypnotique.
Mais de toute façon c'est une nécessité d'écrire. J'écris tous les jours, 7 jours sur 7, et en vacances... Et puis je suis un peu insomniaque, donc j'ai du temps pour ça! Je me lève à 4h30 ou 5h parfois et trente minutes plus tard je suis à mon bureau. Quand je suis dans une période fluide, je peux me lever encore plus tôt, tout excité à l'idée de continuer.
Il y a des gens qui veulent être écrivains, et d'autres qui veulent écrire. Pendant sept ans j'ai écrit des nouvelles que personne n'a publié, et je me suis prouvé que j'écrirais quoi qu'il arrive, même si personne ne voulait de mes écrits. Pour devenir écrivain, ça aide de vouloir écrire. [Il rit] Il n'y a pas tellement de gens vraiment têtus. Il faut l'être. Et puis certains partent évidemment avec une facilité: il y a des raconteurs d'histoire comme d'autres ont l'oreille absolue. Cela ne fait pas tout, mais il doit y avoir un petit truc neurologique, un petit avantage de départ.

Vous écoutez de la musique en écrivant?

J'en écoute, toujours, pas très fort, en fond sonore. Et j'épuise 20 ou 30 CD pour un roman, je les écoute en boucles, jusqu'à ne plus en pouvoir. J'ai écouté Neutral Milk Hotel pendant l'écriture de ce livre par exemple. La BO serait Fake Empire de The National. Et puis il y a une autre chanson d'un groupe dont vous n'avez jamais entendu parlé parce que ce sont mes copains: c'est un groupe qui s'appelle Missionary Position. Dans l'une de leur chanson, il y a ce vers qui dit «You used to like something about me» et j'imagine très bien le narrateur, Matt, dire ça à sa femme Lisa.

Si votre livre devait être adapté au cinéma, quel réalisateur choisiriez-vous ?

Et bien je viens de finir le script et Michael Winterbottom doit le réaliser. On cherche les fonds, mais... voilà, mon choix ce serait lui! J'adore 24 Hour Party People, et j'adore l'adaptation qu'il a faite de Tristram Shandy et visuellement, j'ai été vraiment fan de The Killer Inside me - même s'il y a des moments quasi irregardables... C'est très différent de mon livre, mais ce serait super. Et vous savez quoi? Jack Black veut jouer le rôle principal.

Il n'irait pas du tout pour le rôle.

Clairement, je ne pensais pas à lui au départ! Mais au moins cela dissuadera les gens de penser que c'est autobiographique [Jess Walter est élancé, le visage presque sévère, et les yeux bleus. Vous voyez l'idée: pas tout à fait Jack Black]. Je pensais plutôt à Jason Bateman, ou quelqu'un comme John Cusack quand il était plus jeune.. Mais il m'a fait regarder certains de ses précédents films, et il a l'air de vraiment vouloir le rôle... Pourquoi pas.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?

Je viens de finir 2666 de Roberto Bolaño, c'était magnifique. L'an dernier, le livre que j'ai préféré était Skippy dies, de Paul Murray. Je me rends compte que j'adore les livres qui mélangent complètement les tonalités, qui sont très drôles et tristes, et effrayants... Visit From the Goon Squad de Jennifer Egan est comme ça par exemple, Cloud Atlas de David Mitchell aussi. C'est le genre de romans qui me parlent.
J'essaie simplement de ne pas lire de livres sur le même sujet que celui que j'écris. Par exemple je ne pouvais pas regarder Weeds ou Breaking Bad pendant que j'écrivais. Ils m'avaient volé idée mon deux ans avant que je ne l'ai: c'est le pire affront!

Vous aimez parler de vos livres?

Oui. C'est terriblement réducteur. On passe des mois, le plus souvent des années, à écrire des centaines de milliers de mots, et il faut tout à coup les réduire à quelques dizaines. Mais en même temps j'adore en parler, parce qu'écrire est quelque chose de solitaire, et c'est bien de parler à des gens. Surtout s'ils les ont vraiment lu!

LA B.O. DU LIVRE

Crédit photo Jess Walter: Hannah Assouline - 10/18

13/04/2011

Le président lit?

M.Le_President.jpg«Dans la fonction publique, il faut en finir avec la pression des concours et des examens. L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves... Imaginez un peu le spectacle! En tout cas, je l’ai lu il y a tellement longtemps qu’il y a de fortes chances que j’aie raté l’examen!

Vous vous souvenez? Evidemment, tout le monde s'en souvient. Sauf peut-être Nicolas Sarkozy lui-même, qui a expliqué à Franz-Olivier Giesbert (lequel le rapporte dans son livre M. Le Président): «Je lis aussi beaucoup de classiques. L’autre jour une jeune femme m’a dit: «Moi, je ne lis jamais les classiques». Je la plains. Elle ne sait pas ce qu’elle perd, la pauvre». Vous sentez tout l’amour pour les livres, dans ce «la pauvre» condescendant?

Taux de crédibilité?

Parce qu'à en croire Nicolas Sarkozy, se confiant au directeur du Point, les livres lui seraient presque devenus essentiels: «en ce moment, je suis obsessionnel, je lis tout, tout, tout». Il y a plusieurs passages drôles dans le livre - mais celui-ci est mon préféré: «Je viens de me replonger dans Corneille et Racine. Tu en sors subjugué. Il a dû en baver Corneille, la vieille gloire à son couchant, quand il a vu arriver Racine, le talent fait homme».

Il y avait plus de poésie dans la haine antisémite que Céline vouait à Racine (Racine ? Quel emberlificoté tremblotant exhibitionniste ! Quel obscène farfouilleur pâmoisant chiot) que dans le culte que lui voue nouvellement Sarkozy. Le talent fait homme? Sérieusement? *

Cet amour de Sarkozy pour les livres, ce n'est pas du tout crédible. Le président a sans doute lu (Racine donc, mais aussi Dumas, Borges, Proust, Simenon, Steinbeck). Mais cette passion lui serait venue, détachée de toute volonté de com', en plein mandat? A un an de la présidentielle? Pile quelques mois après que l'on a compris que Carla l'éduquait, lui mettant des DVD tous les soirs à défaut de lui filer son nesquik?

Le vantard discret

Par ailleurs, Sarkozy confie à FOG: «J'ai toujours lu énormément, mais je ne m'en suis jamais vanté». Or Franz-Olivier Giesbert explique que le président se vante tout le temps: «si ce n'est pas un petit caïd, c'est en tous cas un petit coq (...). Tel est Sarkozy: vantard et ramenard». Sans compter que le directeur du Point l'explique à plusieurs reprises, il a tendance à clamer haut et fort les propos tenus par les politiques. Sarkozy doit bien savoir qu'en parlant littérature avec un amoureux des livres, cela finira bien par sortir.

«Le ton du directeur de la centrale d'achat d'une chaîne d'hypers» décrit par FOG ne colle pas non plus franchement, avec un lecteur de Hugo. Je sais bien qu'à lire un auteur, on ne devient pas poète, mais si l'on est un tant soit peu amoureux des livres, de Racine, «le talent fait homme» (je ne m'en lasse pas), est-ce que l'on dit des choses comme «Descends un peu! Si t'as que... Si tu crois que... Si tu crois que... Si tu crois qu'c'est en insultant qu'tu vas régler le problème des pêcheurs, et ben pe-permets moi d'te dire, permets moi... pe-pe-tu-tu-tu-tu-tu... Eh ben viens!» ou encore «J'écoute, mais j'tiens pas compte!», et «On commence par les infirmières parce qu'ils sont les plus nombreux» et puis «Qu'est-ce que j'm'aperçois?» et enfin «Si y en a que ça les démange d'augmenter les impôts»...

A moins que tout ça, ce ne soit pour «faire populaire». Mais du coup il y aura un mépris du peuple qui ne colle pas. Ni avec Céline, ni avec Steinbeck, et surtout pas avec Hugo - qu'il classe dans ses auteurs préférés. Je sais bien qu'il a sans doute lu Les Misérables, et qu'il doit même être capable d'en citer des passages, mais juste au cas où, je me permets de revenir sur Jean Valjean.

Le bagnard le plus merveilleux du monde (je suis amoureuse de Jean Valjean, qu'on appellera J.V.) sort de prison, mais «libération n'est pas délivrance», il se retrouve jeté de partout comme un malpropre, jusqu'à ce qu'un évêque l'acceuille, lui offre à dîner et l'héberge. Et dans la nuit, J.V. se barre avec le panier d'argenterie. Le lendemain, les brigadiers frappent à la porte de l'évêque, tenant J.V. comme un voleur - qu'il est certes pour l'instant. Que dit l'évêque? Qui n'a plus de couverts en argent pour manger? Qui s'est fait tromper par le bagnard qu'il avait accueilli? Il dit «Ah! Vous voilà! Je suis bien aise de vous voir. Eh bien, mais! Je vous avais donné les chandeliers aussi (...) Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts?»

Vous allez dire: et alors? On ne peut pas lire des histoires de bagnards et de chandeliers quand on s'appelle Nicolas? Sans doute, mais on ne peut pas avoir Victor Hugo pour écrivain favori, et ne pas croire en l'espèce humaine - ou du moins à sa perfectibilité.** Et franchement, Nicolas (peine plancher, rétention de sûreté) n'y croit pas - ou mène une politique contradictoire. Pas très hugolien. Sans parler du style. (Victor: «Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne!» Nicolas: «Franchement moi chuis profondément européen mais ça me fait quand même bien plaisir que ce soit Alstom qui ramasse des marchés à la pelle plutôt que Mitsubishi ou Siemens».

Donc cet amour soudain de la littérature, je n'y crois pas. Mais pas du tout. Mais je ne l'ai jamais rencontré Sarkozy, moi. (Si, je l'ai aperçu une fois au Cap Ferret, il y a longtemps. Il avait des RayBan mais pas de livre dans les mains.) Donc je peux me tromper - peut-être a-t-il changé comme l'écrit Franz-Olivier Giesbert. Ou peut-être qu'il lit des Profils. Ca a toujours été très efficace.

Le plus dommage, c'est qu'en dézinguant les livres, comme La Princesse de Clèves, il en dopait les ventes. S'il fait semblant de les aimer, va-t-il leur nuire?

*Un ami qui a lu ce post m'a dit «mais c'est pas très explicite, tu veux dire quoi exactement en disant 'sérieusement'?» «Bah que la phrase de Sarkozy est complètement couillonne» « Mais pourquoi tu le dis pas comme ça?» Donc je vous le dis, cette phrase, je la trouve complètement couillonne.

**Note au lecteur qui se dit "tiens, je vais laisser un commentaire pour dire qu'on peut très bien aimer un auteur et pas être d'accord avec ses idées, parce que dis-donc, quand même Céline, Drieu etc". C'est vrai. Mais là je ne parle pas des idées de Hugo hein, sinon j'aurais évoqué l'idée de nation, et l'exaltation de l'identité nationale. Non?


- Franz-Olivier Giesbert, M. Le Président, Scènes de la vie politique 2005 - 2011 (Flammarion)

21/03/2011

Anne B. Ragde, la Norvège au bout de la plume

Anne B. Ragde.jpg

LA RENCONTRE

Anne Ragde vous ferait troquer vos vacances dans le Sud, maillot de bain et parasol, pour une croisière en Norvège septentrionale, là où vous ne pouvez fumer une cigarette à l'air libre sans manquer de souffle tant il fait froid. Elle vous ferait rendre vos billets pour les Bahamas contre des billets pour le Spitzberg, surnommé «Zona Frigida».

Dans son dernier roman publié en France intitulé ainsi, Zona Frigida, Anne Ragde raconte la croisière d'une caricaturiste branchée d'Oslo, qui a décidé de prendre du temps pour elle, pour régler une vieille histoire. Histoire liée au fait qu'elle enchaîne bière sur cognac sur vodka. Entre le récit de voyage et le thriller, Zona Frigida raconte aussi la lumière «d'un jaune gris, [sortant] du brouillard, le silence impressionnant, les oiseaux [qui dorment] sur la surface paisible de l'eau».

Acquérir le titre d’écrivain

Mais ce livre aurait bien pu ne jamais voir le jour. Anne Ragde, qui vous emporte si aisément de page en rivage, a failli ne jamais devenir écrivain. Il s'en est fallu d'une maîtresse d'école. Celle de son enfant. Anne Ragde avait écrit une histoire pour son fils de quatre ans. Et il était si enthousiaste qu'il ne cessait d'en parler à la maternelle. «La maîtresse a voulu le lire, se souvient l'auteure. J’ai un peu résisté et puis bon… Tout le monde à l'école a adoré. Le texte était très simple, mais ça a été un sacré succès. Et peu à peu je me suis mise à écrire, d'autres livres pour enfants, et puis des romans».

Il a fallu cinq livres publiés avant que l’écrivain ose se dire telle. «Je disais 'j’écris des livres', raconte-t-elle. Mais je ne me sentais pas à la hauteur de ce «titre» d’écrivain. Maintenant ça va. Parce que je sais que c’est ce que je vais faire jusqu’à la fin de ma vie, que je ne peux pas vivre sans ça».

La muse et les ulcères

Elle vit donc avec, pour et de la littérature. Elle a publié des dizaines de livres, dont La Trilogie des Neshov, vendue à des millions d'exemplaires en Europe et adaptée à la télévision en Norvège. Et Anne Ragde fourmille encore d'idées, au point de craindre de ne pas parvenir à tous les écrire. Une vie ne suffira pas, et cette vie y est pourtant consacrée.

Célibataire après trois mariages, habitant seul depuis que son fils est adulte, elle y passe ses journées. «C’est très dur, c’est beaucoup de boulot, plus que les gens ne le pensent. On n’attend pas à un bureau, un verre de vin à la main, qu’une muse vous inspire. Les journées sont longues, parfois pénibles, il faut beaucoup d’autodiscipline. J’ai écrit jusqu’à avoir des ulcères.»

Mais la liberté de ce métier, la jouissance guérit des contraintes. «J’écris pendant la journée, pas tôt le matin. Et j’adore écrire la nuit. Les week-ends n’existent pas. Je peux écrire n’importe quand, comme je veux. J’ai été mariée trois fois; j’adore les mariages! Et je m’entends très bien avec mes ex. Mais les maris, ça vous met des barrières, ce sont des entraves, rit-elle. Etre célibataire, c’est formidable.  Ce qui est indispensable dans la vie, ce sont les amis, et les amants. Si vous avez ça, vous avez tout».

Laisser son empreinte

Ou presque. Reste la Norvège, sans laquelle Anne Ragde ne pourrait pas écrire. Les paysages norvégiens nourrissent son écriture, dans le style, dans le froid qui parcourt les pages. L'auteure est parfois invitée en résidences d’écrivains, en Italie, en Allemagne. Mais qu'y ferait-elle? «Je ne pourrais pas écrire de la même manière là-bas, je ne serais pas dans mon élément».

La Norvège nourrit jusqu'à son envie même d'écrire. «J’ai cette maison sur une petite île, sur la côte norvégienne, avec une vue à 180° sur la mer, confie Anne Ragde. C’est un paysage incroyable qui vous donne envie d’apposer votre marque, de laisser quelque chose derrière vous dans ce paysage».

01:03 Publié dans littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (2) |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Anne Ragde: «Pour être tout à fait honnête, je suis partie au Spitzberg pour piccoler»

LE QUESTIONNAIRE

zona-frigida.jpg«Pour être tout à fait honnête, je suis partie au Spitzberg pour piccoler.» Pourquoi cette première phrase?
Quand on écrit à la première personne, le lecteur croit que l’on est honnête, mais c’est faux, ce n’est pas toujours le cas, on peut au contraire le tromper encore mieux. Cette première phrase exploite cette ambiguité-là, évoque la question de l'honnêteté, et situe en même temps mon personnage, son rapport à l'alcool, son tempérament.

Mais la première phrase n'est pas forcément la première phrase qui vient. Ma première phrase vient souvent à la troisième page par exemple. Dans mon dernier livre, pas encore traduit en France, ma première phrase est venue à la 17e page. C’est très ennuyeux, parce qu’il faut alors effacer les seize premières… Il s’agit d’écrire pour ouvrir la porte du livre. Parfois on entre dans le livre à la troisième page, c’est là que se trouve la première phrase. Parfois le chemin est plus long.

Pourquoi cette absence d'exergue?
Ce n’est pas très fréquent en Norvège, cela paraît prétentieux, de se placer ainsi sous le signe de grands écrivains en les citant en exergue. Et puis cela donne l’impression qu’il faut une clé pour le roman, et que la clé est dans l’exergue. D’ailleurs moi je ne lis pas les exergues, je les saute!

Où avez-vous écrit le roman?

A Trondheim, dans ma ville, au milieu de la Norvège.

J’ai fait le voyage de Bea, mon personnage. Mais je n'ai pas écrit le roman pendant la croisière; là-bas, je prenais seulement des notes.

J’écris à mon bureau, sur mon ordinateur, entourée de mes notes et de photographies. Quand je fais des recherches, je prends toujours des photos de détails, que j’oublierais si je ne les immortalisais pas. Au moment de l'écriture, regarder ces photos me rappelle le tableau d’ensemble. Je photographie la nourriture dans une salle de restaurant, une poignée de porte, le levier d’une machine. Et en me souvenant du mécanisme, je me souviens de toute la scène.

Mon père était photographe et il prenait toujours des photos, c’est comme ça que j’ai tissé mon lien à l’image. Une image me restitue tout, même l’odeur d’un lieu.

En combien de temps l'avez-vous écrit?
Trois mois une fois que j’avais les photos, les cartes. Mais en écrivant nuit et jour. C’était entre le mari numéro 2 et le mari numéro 3: j’avais tout mon temps! On peut alors écrire 15 pages par jour.

L'écriture est parfois douloureuse. La plupart du temps en fait. Quelquefois je voudrais avoir des électrodes branchées sur mon cerveau pour que tout soit transféré directement à mon ordinateur. Il y a tellement de mots! Tellement de «il» et «elle», et «et»… Et puis il y a tous ces détails dans votre tête, sur lesquels il faut se concentrer en permanence…

Avez-vous écouté de la musique en écrivant le livre?
Je ne peux pas écrire sans musique. Avec Zona Frigida, je voulais ressentir le paysage, alors j’écoutais Beethoven et Mozart, parce que ce sont des morceaux puissants, un peu «whoofy» [elle prononce ce son étrange, comme en imitant le vent qui souffle]: là-bas, la nature est sublime et terrifiante, c’est une dualité que je retrouve chez Beethoven et Mozart.

Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé?

Le livre se passe dans une partie masculine du monde. C'est-à-dire une partie du monde avec des animaux sauvages, et qui vous tient à bonne distance, un paysage qui semble sur la réserve... Alors ce serait bien d’avoir une réalisatrice, cela ferait un équilibre. Anna Björk serait parfaite elle est très féminine, et n’a pas peur de s’aventurer dans des lieux difficiles. Ou Kathryn Bigelow, qui a fait Démineurs, sur la guerre en Irak.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?
Je ne peux pas lire de littérature pendant que j’écris. Sinon je volerais des phrases sans faire exprès, et je me sentirais influencée en permanence. Ou je lirais certaines phrases en me disant à quel point elles sont belles et que je ne suis pas une vraie auteure, parce que je n’écris pas si bien… Alors dans les périodes pendant lesquelles j’écris un livre, je lis des essais. Dès que je finis un livre en revanche, je me jette sur des romans. [Elle prend un regard gourmand.] J’ai des piles qui m’attendent, c’est ma récompense à l’issue d’un ouvrage!


Vous aimez parler de vos livres?
J’aime répondre aux lecteurs, avoir des questions de leur part et j’aime parler de mes travaux de recherche. Mais les questions sur le pourquoi j’ai écrit ce livre, pourquoi cette histoire, je ne sais pas.

La B.O. DU LIVRE


FRANK SINATRA - CASABLANCA - AS TIME GOES BY par Mukhran

07/03/2011

Ok, rien à voir avec la littérature

Quoique.

VerticalR.jpg


Je suis allée voir le spectacle du chorégraphe Akram Khan, Vertical Road. Je l'ai vu une première fois à Rome, puis à Paris où il se joue cette semaine, au Théâtre de la Ville. Depuis je n'arrête pas d'y penser.

Le spectacle commence. La scène est divisée en deux. Une toile tendue du plafond au sol laisse transparaître un peu plus que des ombres. Derrière la toile, un danseur. Devant, les sept autres. Peu à peu, le danseur isolé les rejoint, et semble les manipuler, il commande leurs mouvements - quand il y parvient.

Ces corps racontent absolument ce que vous voulez leur faire dire. J’ai rencontré Akram Khan qui m’a dit «mon interprétation n’a pas d’importance, je veux que les gens y mettent leurs histoires. C’est comme regarder une bande dessinée, mais dans laquelle les bulles seraient vides». Comme ça le spectateur peut remplir les bulles lui même.

Ce n’est pas très différent de ce que dit Proust, quand il écrit dans Sur la lecture, à propos de la littérature: «Nous sentons très bien que notre sagesse commence là où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs». Puis: «peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne et que nous devons la créer nous-mêmes». Akram Khan explique que la vérité n’existe pour lui que dans la danse. «Le reste du temps, je mens tout le temps» sourit-il.

Je ne vous conseille pas d’aller voir son spectacle cette fois-ci puisqu’il n’y a plus de place à Paris, mais vous le saurez pour la prochaine fois, c’est merveilleux.

 

L'interview d'Akram Khan ici. On a même parlé de Black Swan et de Bollywood.

20/02/2011

Et si les super-héros ne pouvaient plus bander?

mancassola.jpgImaginez un monde dans lequel Batman, ayant fini de coucher avec Robin, s'est lassé de ce partenaire de jeu, trop docile. Lifté, il s'est mué en fétichiste, se tartinant de lotion hydratante et s'arrachant les poils blancs. Il invite chez lui de jeunes femmes qu'il regarde se laver les mains, encore et encore. Puis se fait fist-fucker. Et un beau jour, se fait assassiner.

Voir tomber les idoles

Bienvenue dans le monde jubilatoire de La Vie sexuelle des super-héros. Marco Mancassola, l'auteur, ne manque pas d'air. Des héros de comics, il a fait des hommes vieillissant, au bord de l'impuissance. Regarder Mister Fantastic se morfondre d'amour pour une jeune arriviste, Mystique en animatrice télé, Superman atteint de rhumatismes, c'est la volupté qu'il y a à arracher les cheveux de ses poupées, à toucher les yeux des escargots pour qu'ils rentrent dans leur coquille. C'est délicieux.

«Je ne sais plus exactement comment l'idée m'est venue, mais le fait de prendre des figures fictives et de les rendre très réalistes, m'a toujours plu, explique Mancassola. Prendre des figures qui n'existent que dans notre imaginaire, et leur donner chair, leur donner une douleur et une sexualité... J'ai pris les contours externes des personnages: les noms, leurs superpouvoirs, pour que les gens sachent de qui je parlais. Mais je les ai vidés et j'y ai mis tout ce dont j'avais envie. Je me rends compte que j'ai été assez irrévérencieux.»

 

Et cela les rapproche de nous, ces surhommes et ces surfemmes*. Un peu comme voir Siena Miller se faire tromper par Jude Law. On est tous humains, vous voyez l'idée?

L'impuissance des super-héros et des Etats-Unis

Mais à cette délectation, se mélange une immense mélancolie. Celle d'ouvrir une fenêtre sur un monde devenu triste, sur celui de la gloire déchue. Les héros n'existent plus, restent les ruines et l'angoisse. Métaphore, simple mais efficace, de la situation des Etats-Unis. Ces héros qui ne bandent plus, impuissants, c'est l'Amérique impuissante. Ces super-héros victimes d'assassins fanatiques (car Batman n'est pas le seul à se faire assassiner), c'est l'Amérique face au terrorisme.

New York même - surtout - a changé. «Autrefois, c'était le centre du monde: un bouquet de tiges en béton plantées dans le granit, un dédale de rues dont les bouches d'égouts dégageaient en permanence la vapeur du rêve.» Désormais elle est amputée.


Red Richards du côté de chez Proust

La mélancolie est telle que la tonalité du roman tire plus du côté des écrivains intimistes que celle des auteurs de comics. «Je ne suis pas certain que les autres démarches qui se rapprochent de la mienne, comme Watchmen qui parodiait aussi des super-héros, m'aient vraiment influencés. C'est vraiment autre chose que j'ai voulu faire. Par exemple, pour moi, Mister Fantastic est un croisement entre les personnages que je connaissais, et Proust, dans l'obsession de l'objet amoureux, la jalousie. Quand j'écrivais Batman, je pensais à Bret Easton Ellis. Quand j'écrivais Mystique, à Philip Roth, qui restitue avec tellement de force le vieillissement, les interrogations sur la sexualité...» Ce roman, thriller, parodie, hommage, est un ovni crépusculaire.

* (Word ne corrige pas surhomme mais surfemme. Word est sexiste)

LA B.O. DU LIVRE


Janis Joplin - Summertime (Live Grona Lund 1969)

Marco Mancassola: «Autrefois, c'était le centre du monde»

LE QUESTIONNAIRE SUR LA VIE SEXUELLE DES SUPER-HEROS

«Autrefois, c'était le centre du monde: un bouquet de tiges en béton plantées dans le granit, un dédale de rues dont les bouches d'égouts dégageaient en permanence la vapeur du rêve.» Pourquoi cette première phrase?
Je voulais, avec une seule phrase, décrire un scénario, et le décor d'une ville réelle, mais aussi très imaginaire, imaginée. Une ville que nous connaissons tous surtout comme un fantasme. Je voulais décrire en une seule phrase ce rêve qui s'effrite sous nos yeux aujourd'hui. L'imaginaire américain est toujours omniprésent mais sa puissance s'étiole. Donc avec cette seule première phrase je voulais le rêve, la ville, le scénario, et aussi un sentiment, de nostalgie, de crépuscule.

Pourquoi cette absence d'exergue?
Le livre était déjà très long. [Il rit.] Non j'avais l'impression que le livre était très complet, qu'il n'y avait pas même une virgule à ajouter.

Où avez-vous écrit le roman?
Je l'ai écrit dans plusieurs villes. Je voyage beaucoup. Je l'ai commencé à Milan, en 2005- 2006, quand j'y vivais. Je voyais souvent mon éditeur et on en parlait beaucoup. Et puis je l'ai emporté avec moi à Londres, Berlin et New York. J'ai été l'invité d'une communauté d'artistes à New York pendant quelques mois, à Harlem. Je voulais sentir la ville, y expérimenter le quotidien. J'y avais déjà été pour des courts séjours. Là c'était très important d'y être, pour l'atmosphère du livre.

Comment est-ce qu'on écrit, quand on voyage sans cesse?
Dans chaque maison il y a des conditions différentes. Je vis d'une manière assez... sportive. Disons-le comme ça. Mon métier c'est d'écrire mais je n'ai pas encore vendu de best-sellers, je ne suis pas encore riche. Je vis toujours en colloc, ou dans des maisons pas forcément très confortables. Je n'ai pas un bureau à moi, où me concentrer. Par exemple à New York, j'écrivais à la bibliothèque, la grande, sur la 42e rue. Cela contribuait à l'atmosphère.  C'est un lieu très évocateur, qui me donnait une impression très new-yorkaise. Et j'écrivais aussi dans les cafés, les Starbucks...

En combien de temps l'avez-vous écrit?
Ca m'a pris trois ans, à faire presque exclusivement ça. J'ai écrit un script pour un petit film indépendant italien, et j'écrivais aussi des articles pour des magazines, Vogue Italie, Rolling Stone... J'écris pour des journaux pour l'argent mais aussi parce qu'en tant qu'écrivain, on est très seul, enfermé, devant son ordinateur. En tant que journaliste, on est au contraire obligé de rencontrer des gens, de se déplacer, de sortir, et c'est un bon équilibre.

Pourquoi et pour qui avez-vous écrit ce livre?
Se demander pour qui on écrit, c'est très utile quand on commence un livre, surtout pour le ton, la langue, le style. Auprès de qui veut-on que le récit résonne? Mais là je ne suis pas sûr de l'avoir fait. Je pensais sans doute à un moi un peu plus jeune, le moi qui «croyait» en quelque sorte aux super-héros.  

Pourtant les héros sont tous plus vieux que moi, ils sont dans leur dernière lueur d'érotisme. Ce qui est marrant, c'est que quand j'ai fait la promotion du livre en Italie, deux fois, des sexagénaires sont venus me voir en me disant «comment c'est possible qu'un homme de ton âge décrive si bien ce qu'éprouve un homme vieillissant qui tombe amoureux d'une jeune femme d'une vingtaine d'années. C'est exactement ce qui m'est arrivé!»  J'ai dit «je ne sais pas». Je ne sais pas.

Avez-vous écouté une musique particulière en l'écrivant? En avez-vous une à conseiller en le lisant?
J'écoute toujours de la musique en écrivant, mais pas une en particulier. La colonne sonore m'aide dans mon écriture. J'écoute de techno s'il se passe des choses très électriques. Si je suis plus dans la suggestion, dans l'émotion, j'écouterai plutôt de la musique folk. Et puis la musique est quelque chose de très visuel, donc ça dépend aussi des images que j'ai envie de créer dans le livre. Si je devais choisir une seule musique pour aller avec le livre, ce serait Summertime, Janis Joplin.

Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé?
Je choisirais un réalisateur qui ne soit pas Américain, comme moi. Plutôt un Européen capable de manier l'imagination américaine. Et ce serait quelqu'un de très talentueux dans le filmage des corps. Quelqu'un qu'on n'attendrait pas sur un film de super héros, et avec une manière physique, charnelle de filmer. Quelqu'un comme Patrice Chéreau: je me souviens la manière dont la lumière balaie la chair des acteurs dans Intimité. C'est un réalisateur qui sait rester très proche des corps.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?
Je lis Freedom, de Jonathan Franzen. J'ai lu un tiers du livre et je ne suis toujours pas complètement dedans, et pourtant chaque page est en elle-même incroyable. L'écriture est brillante. Mais je trouve ça plus lent que Les Corrections.

Vous aimez parler de vos livres?

Oui... Oui... Non, en vrai non. [Il rit]. J'aimerais que les livres se suffisent à eux-mêmes. Mais je me rends bien compte qu'il faut en parler, et que ça fait plaisir au public. Et que c'est parfois agréable.

31/01/2011

Pierre Stasse: «Je voyageais dans l'ignorance»

LE QUESTIONNAIRE SUR HÔTEL ARGENTINA

Hotel_Argentina.jpg«Je voyageais dans l'ignorance». Comment est venue cette première phrase?
J'ai besoin de trouver ma première phrase comme du début d'une pelote, pour ensuite tirer le fil et écrire la suite. Je ne peux pas écrire quand je n'ai pas la première phrase - que j'aime concise, aiguisée. Et au moment où j'ai écris le livre, cette phrase correspondait exactement à mon état personnel. Je partais en Argentine comme le narrateur. Ensuite tout le roman n'a rien à voir avec moi.


Pourquoi cet exergue de Camus? «Je n'ai plus de patience en réserve pour cette Europe où l'automne a le visage du printemps et le printemps l'odeur de misère. Mais j'imagine avec délices cet autre pays où l'été écrase tout, où les pluies d'hiver noient les villes et où, enfin, les choses sont ce qu'elles sont.» (Acte II, scène 1 du Malentendu)

A la toute fin de l'écriture du livre, je tombe sur cette phrase du Malentendu. Et c'est un vrai choc. Je trouvai un écho incroyable à mon histoire. Je n'ai pas la prétention d'être à la hauteur de Camus en mettant le Malentendu en exergue. Mais je crois assez peu aux coïncidences, et tomber sur cette phrase, en finissant l'écriture du livre, ça l'a imposée comme exergue.

Pourquoi et pour qui avez-vous écrit ce livre?
Pour qui je ne saurais pas vous dire. Je crois que c'est Bergson qui disait qu'on n'est jamais obligé d'écrire un livre. Je suis assez d'accord. Sauf peut-être quand on a subi un traumatisme. Moi j'écris parce que ça fait écho à une peur du vide, ou un questionnement permanent. Je peux ne pas écrire. Mais je me retrouve à gamberger sur les sujets qui se retrouvent dans mes livres. Et puis tu as envie de partager un regard avec les gens qui te liront. A un moment ou à un autre, même inconsciemment, tu écris parce que tu as un désir que tes proches comprennent la façon dont tu réfléchis.

En combien de temps avez-vous écrit le roman?
J'ai un premier jet assez rapide, frénétique. J'écrivais jour et nuit sur des cahiers d'écoliers. J'ai d'abord écrit à Buenos Aires; j'y suis resté deux mois. Ensuite, en rentrant, j'ai peaufiné. L'éditeur m'a très peu demandé de corrections. Si je m'écoutais, je réécrirais sans fin, mais il faut bien rendre le livre à un moment donné, passer à autre chose.

Vous avez des rituels d'écriture?
J'ai besoin d'un bon stylo. C'est con hein? Et j'ai besoin de m'isoler. Je peux pas écrire si je sais que dans vingt minutes il se passe un truc.

Avez-vous écouté une musique particulière en l'écrivant? En avez-vous une à conseiller en le lisant?
Je ne peux pas écouter de musique en écrivant parce que pendant que j'écris, je lis ce que j'écris. C'est déjà un peu le bordel dans ma tête sans qu'il y ait de bruit autour. Mais une BO qui ressemblerait à mon livre, ce serait Antony and the Johnsons ou un groupe français qui s'appelle Coming soon.

Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé?
Quand j'écrivais, une amie m'a fait découvrir les films de Tarkovski. C'est bordellique chez lui, non? Je crois que ça correspondrait bien à mon livre.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?
Je peux en citer trois? Eureka Street, En attendant les barbares, et Le Livre de ma mère. Mais il y en a plein! Ce sont des livres qui évoluent sur une autre sphère. Jamais je ne pourrai écrire comme ça. Ce sont trois livres qui ne te donnent pas une version simplifiée de l'homme. Tu sors de leurs livres plus sensibles.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?
Je reviens de Birmanie, et je lisais Une histoire birmane d'Orwell. Il l'a écrit en 1934. [C'est le premier roman de George Orwell, l'auteur de 1984 et de La Ferme des animaux.]

Vous aimez parler de vos livres?
Je trouve que je me dessers beaucoup, en fait, quand j'en parle. C'est dur de bien parler de ses livres. En revanche je peux en débattre si quelqu'un fait une interprétation avec laquelle je ne suis pas d'accord. Parfois les gens ont des interprétations que je ne comprends pas. Mais parfois les lecteurs voient des choses que je n'avais pas vu. C'est le sentiment le plus incroyable. C'est un plaisir fantastique. Indépendamment du fait que ça veut dire que le type m'a lu! Ce qui est déjà super...

Pierre Stasse, l'imperfection talentueuse

Ci-dessous, la rencontre avec l'auteur. Là: le questionnaire sur le livre.

Pierre Stasse pourrait être arrogant. C'est certainement la thèse accréditée quand on voit ce jeune homme de 24 ans au vague air de Florian Zeller. C'est probablement aussi ce que l'on imagine, lorsque l'on sait que ses parents se sont rencontrés à l'Elysée, quand l'une était l'attachée de presse de François Mitterrand, et que l'autre était son conseiller économique. Attablé au café des Editeurs, dans le 6e arrondissement, il est dans son élément.

Son attitude pourtant, dément l'arrogance. Bonnet gris enfoncé sur la tête, il parle bas et boit son thé. Il reçoit des textos, des demandes d'interviews. Entre ça et l'école du barreau qu'il fait pour devenir avocat, son emploi du temps transpire. «Depuis que je suis rentré de vacances, c'est l'effervescence». Il s'apprête à dire que c'est bon signe mais se ravise et touche du bois.

Se regarder écrire

Son premier roman, Les Restes de Jean-Jacques, pouvait aussi jeter un soupçon d'arrogance: des phrases trop alambiquées, et une intrigue trop évanescente. Mais il confesse: «Je crois que j'ai perdu ce truc de «se regarder écrire». De nouveau, il touche du bois.

Hôtel Argentina est l'histoire d'un voyage. C'est le voyage en Argentine de Simon Koëtels, qui a besoin d'échapper à la morosité de sa vie d'adulte naissant. Le début est un peu lent. (Ne pas oublier les droits imprescriptibles du lecteur, parmi lesquels celui de sauter des pages). Et puis le jeune homme découvre Buenos Aires. Dans une ville mi-réelle (les noms des rues, des quartiers, les quelques repères historiques le soulignent) mi-rêvée, il s'installe dans un hôtel tenu par un frère et une sœur, Natacha et Estban Menger, qui font de lui un hôte de première importance.

La découverte de cet hôtel a quelque chose de la découverte du grand Meaulnes, s'introduisant dans un château mystérieux, dans le roman d'Alain-Fournier. Elle a aussi quelque chose du réalisme magique de la littérature latino-américaine. Simon Koettels s'enfonce dans une famille compliquée. Les chambres de l'hôtel ne sont pas innocemment décorées de Picasso.

Pierre Stasse parvient à inventer un voyage moderne en périple d'un autre temps. On en vient presque à croire que le narrateur est allé à Buenos Aires en paquebot. Le roman a les travers de cette nostalgie (des phrases parfois trop longues, ampoulées - dont on se demande si l'auteur lui-même sait bien ce qu'elles veulent dire). Mais ses qualités aussi, immenses, oniriques. «Je me moque de la perfection» - c'est le personnage d'Esteban Menger qui le dit.

LA B.O. DU LIVRE

11/01/2011

François Bégaudeau: «Depuis vingt ans à vrai dire je n'ai plus cessé de rire»

LE QUESTIONNAIRE SUR LA BLESSURE LA VRAIE

Là: la rencontre avec François Bégaudeau.

la_blessure_begaudeau.jpeg«Depuis vingt ans à vrai dire je n'ai plus cessé de rire». Comment avez-vous choisi cette première phrase?

Ca rigole pas la première phrase. Je ne sais pas comment elle vient, mais on décide de la garder plutôt que de la choisir. Et là pour moi elle dit tout. Elle dit «depuis 20 ans» donc on pose tout de suite que ce qui s'est passé c'était en gros il y a 20 ans. Et ça met le rire immédiatement à la fin de la phrase, le rire qui va être très important, y compris à la fin du livre. Et surtout, il y a «à vrai dire» qui fait partie des expressions que l'on dit sans plus savoir ce qu'elles signifient. Cette notion de vérité, présente y compris dans le titre, je suis un peu ironique dessus. A chaque fois qu'on sursignifie à quelqu'un qu'on lui dit la vérité, c'est que probablement ce n'est pas le cas.

Pas d'exergue?

C'est un peu un principe. Les exergues je trouve ça pompeux, solennel, et je n'ai pas une conception très solennelle de la littérature. En plus c'est souvent, comme par hasard, Henry Miller et Dostoïevski. Ca m'agace de se mettre sous la tutelle de la «grande littérature». Si c'est de la grande littérature ce sera au lecteur de juger.

Pourquoi et pour qui avez-vous écrit ce livre?

J'aimerais pouvoir être lu par tout le monde. Pas quantitativement, ça ce n'est pas crucial. Mais j'aimerais surtout que tout le monde puisse me lire entre les vieux, les jeunes, les lettrés, les moins lettrés. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas.

En combien de temps avez-vous écrit ce livre?

Un an pile. En temps effectif? Je ne sais pas. Mais je bourrine vraiment, quand je m'y mets, je peux écrire douze heures par jour. J'ai commencé aux vacances de Noël, les seules vacances de l'année où il n'y a ni projos de films, ni interviews, ni copains. En trois semaines on arrive à une première mouture, en se levant à 8h, en se couchant à minuit, et en ne faisant que ça. Ensuite on retravaille.

Où est-ce que vous l'avez écrit?

A Paris, dans mon appartement, à mon bureau.

Vous avez des rituels d'écriture?

Non. Enfin j'en ai pas beaucoup. J'essaie de répondre à vos questions mais... [Il rit.] Si, j'ai toujours un café dans la main. Un truc à boire à côté. Et puis j'écris quand je peux, en fonction de mes autres activités, mes rendez-vous.

Est-ce que vous avez écouté une musique particulière en écrivant le livre? En avez-vous une à conseiller en le lisant?

Non. Il me semble qu'à un moment il y avait un morceau obsessionnel, mais je ne me souviens pas. Et sur un an, ce serait grave... Et puis je suis incapable d'écouter de la musique en écrivant ou en lisant, donc j'ai un peu de mal avec cette question.

Mais je crois que j'ai un style un peu rapide et je suis durablement marqué par le rock, et le punk rock qui est pour moi une accélération du rock. Il y a une chanson qui est citée dans La Blessure qui est un peu à l'origine du livre. Pourquoi je l'ai situé en 86 ce livre. Surtout parce qu'une chanson de Green Day s'appelle 86. Elle date de 95. Elle est dans le livre et à un moment le narrateur dit qu'elle passe dans une fête et c'est faux puisqu'elle date de 9 ans plus tard. Mais cette chanson dit «There's no return from 86»: «On ne revient pas de 86, on ne revient pas de 86, on ne revient pas de 86». J'ai toujours eu une sorte d'obsession de cette chanson: on ne revient pas de 86. C'est un peu comme ça qu'est né le livre. C'est une chanson géniale d'ailleurs. J'ai sans doute un peu écouté Green Day pendant l'écriture. J'écoute toujours un peu Green Day.

Si vous pouviez demander à n'importe quel réalisateur d'adapter votre film à l'écran, lequel serait-ce?

[Après s'être faussement inquiété que c'était avec «ce genre de questions qu'on passe pour un con».] Un naturaliste français. Il faudrait Kechiche, et puis je pense que ça lui ferait du bien. [Il rit]. J'adore Kechiche, je suis un fan absolu, pour moi c'est le plus grand cinéaste français vivant. Mais il est temps maintenant qu'il ne filme que des Blancs. Après il reviendra aux Noirs et aux Arabes et il a bien raison, mais pour là il faut qu'il filme des Blancs. [Il continue de rire.] Je vais lui envoyer mon livre!

Quel livre auriez-vous voulu écrire?

L'écrivain qui m'a le plus marqué ces derniers temps c'est Gombrowicz, un écrivain polonais qui a eu son heure de gloire et qui est un peu oublié. Il a écrit un livre qui s'appelle Cosmos et je le conseille à tout le monde. Ca me paraît très accessible. Les cent dernières pages de La Blessure qui deviennent un peu dingues doivent beaucoup à Cosmos je pense.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?

Michael Jackson, de Pierric Bailly. On va se rencontrer dans un festival, et je suis assez content, je pense que c'est un super écrivain. Pour l'instant il a une espèce d'étiquette genre «je parle de la jeunesse» mais je pense qu'il vaut mieux que ça. Et puis j'avais adoré Polichinelle.

Vous aimez parler de vos livres?

Oui, sans nuance. J'aime beaucoup parler de mes livres et je déteste les blaireaux qui prétendent ne pas aimer en parler. Je pense que tous les grands écrivains parlent hyper bien de leurs livres et ils adorent en parler et ils sont très précis. Il n'y a qu'à lire la correspondance de Flaubert. L'idée que quand on écrit on ne sait pas vraiment ce qu'on fait, c'est un mythe romantique.

11:57 Publié dans littérature française | Lien permanent | Commentaires (19) |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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