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11/01/2011

François Bégaudeau, l'éternel adolescent

Ci-dessous, la rencontre avec l'auteur. Là: le questionnaire sur le livre.

 

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LA RENCONTRE

Rendez-vous à Voltaire, dans un café. François Bégaudeau lit Libération. Evidemment. Sourire charmeur, il a l'obligeance de se souvenir vaguement que l'on s'est déjà croisés, quand j'étais encore étudiante en journalisme et que l'adaptation d'Entre les murs au cinéma venait de remporter la Palme d'Or à Cannes. Ca rattrape le fait que le narrateur de son nouveau roman La Blessure la vraie, adolescent passant l'été de ses 15 ans à La Faute-sur-mer, en Vendée, taxe mon prénom, Charlotte, de «prénom de bourge».

«Non mais je vous assure, justifie Bégaudeau, il n'y avait pas de Charlotte à la Faute-sur-mer, il y avait des Céline, des Valérie, des Stéphanie, des Nadine!» Et puis un François, écrivain en puissance. Parce que tout est vrai dans ce roman très drôle, igné et acnéique. Tout est vrai sauf les faits.

«Le cadre est vrai même si je l'ai réinventé. L'ambiance est vraie. Ce qui se passe dans la tête du narrateur est un peu forcé pour créer de la drôlerie, de la confusion, mais c'est un peu ça. A 15 ans j'étais communiste, je voulais me faire des nanas, j'avais peur des filles». Exactement comme son narrateur, qui vient d'entamer les Pensées de Pascal et vit dans l'urgence de tirer son coup pour la première fois.

«Je ne crois pas aux adultes»

A priori, la jeunesse est chez Bégaudeau une obsession. Entre les murs, (qui évoquait la jeunesse d'aujourd'hui) L'Invention de la jeunesse (essai sur la question) et maintenant La Blessure la vraie, roman plus ou moins autobiographique sur la jeunesse de l'auteur, dans les années 80.

Mais lui ne voit pas les choses ainsi. «Pour moi ce n'est pas un sujet la jeunesse. Je ne crois pas aux adultes. Je pense que c'est mensonger, que ce n'est qu'une devanture». Il pense que tout le monde est immature dans sa fête, et lui en premier, ce dont il se réjouit.

«Personne n'est à l'aise avec le cul»

«Prenez la fébrilité sexuelle, dont on dit qu'elle caractérise l'adolescence: ce serait le moment où on se cherche un peu sexuellement, où tout est précaire, où le rapport au sexe est compliqué. Moi j'ai 39 ans, je me cherche toujours sexuellement, c'est toujours un peu précaire et ce n'est toujours pas simple. Personne n'est à l'aise avec le cul, personne, jamais. Sauf quelques aristocrates du cul, à l'aise techniquement, et en termes de désinhibition».

Non, La Blessure la vraie serait plutôt un roman sur lui, sur ses vacances, sur la Vendée. Sur le fait qu'une décennie, ça n'existe pas, pas dans l'unité, que ça déborde toujours de tous les côtés. Que l'on peut être un gamin communiste qui lit Pascal en 86.

Mais quoi que vous disiez de ce livre, et même si en le lisant, vous entendez dans un coin de votre tête remonter les démons de Minuit, et que vous avez sous la langue le goût du Nesquik, même si vous ressentez cela, ne dites pas que La Blessure est «vintage». «Les gens qui disent 'vintage'... boude Bégaudeau. Y'en a vraiment marre de ce mot. Si je veux raconter mon enfance qui se passe en 86 et que donc il y a des 4L ce n'est pas vintage: je pose mon décor, c'était comme ça l'époque. C'est une reconstitution. Ce mot «vintage» est en train de rendre dingue tout le monde. Non mais c'est vrai.» Un enfant on vous dit.

LA B.O. DU LIVRE

Crédit photo: Francois Bégaudeau, le 07 Janvier 2010 à Paris / SIPA

09/01/2011

Jonathan Safran Foer, de la fiction à l'essai

Jonathan Safran Foer, Faut-il manger les animaux?

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LA RENCONTRE

Jonathan Safran Foer est connu comme romancier. Notamment pour Incroyablement fort et extrêmement prèsl'un des grands romans sur le 11 septembre. Mais ce samedi de décembre, dans son hôtel du boulevard Raspail, c'est un jeune essayiste de Brooklyn qui se présente. Moins drôle que son écriture, mais tout aussi élégant, polo noir, barbe taillée, il a à son crédit trois ans de recherches sur le système américain de production de la viande, pour écrire Eating Animals. Il s'est introduit clandestinement dans des fermes industrielles, a voyagé dans tout le pays pour aller essayer de parler aux tortionnaires de dindes, aux activistes de PETA, ou encore à Frank Reese, «dernier petit éleveur de volailles». Best-seller aux Etats-Unis, en Italie et en Allemagne, Faut-il manger les animaux? en français est publié ce mois-ci. A mi-chemin entre l'essai et le récit.

Pour le fond, Jonathan  Safran Foer s'aventure sur le même terrain que quantité de documentaires déjà produits sur le sujet. Il y met cependant son talent d'écrivain, son humour. Vous n'aurez jamais trouvé les dindes aussi malheureuses que sous sa plume. Surtout, il y mêle les réflexions de philosophes ayant exploré notre rapport aux animaux pour nous montrer que la torture des animaux (avérée dans le système industriel actuel) ne fait pas de tort qu'aux animaux eux-mêmes. Mais aux hommes aussi. A notre santé, et à ce que nous sommes.

«Aujourd'hui ce qui est en jeu dans le fait de manger les animaux, [c'est] aussi notre capacité à réagir à certaines parties de notre propre être (animal). La guerre ne se déroule pas seulement entre eux et nous, mais entre nous et nous.» Et il cite Jacques Derrida qui précisait dans L'Animal que donc je suis pour évoquer «une lutte inégale, d'une guerre en cours et dont l'inégalité pourrait un jour s'inverser, entre, d'une part, ceux qui violent non seulement la vie animale mais jusqu'à ce sentiment de compassion et, d'autre part, ceux qui en appellent au témoignage irrécusable de cette pitié».

Dérangeant au point de vous emmener sur la route du végétarisme. Si, même si vous étiez féru d'entrecôte béarnaise.

«Je préfère écrire des romans»

Mais c'est peut-être le dernier essai que vous lirez du jeune écrivain. Si ce qu'il a appris l'a passionné, et s'il espère faire réfléchir ses lecteurs, il n'a pas adoré écrire le livre. «Je préfère écrire des romans, m'a-t-il expliqué. Ce qui était agréable ici, c'était de connaître mon but. Avec chaque livre, vous voulez toujours changer le lecteur, mais vous ne savez pas comment. Vous voulez changer le lecteur, le « transporter » littéralement,  parce que s'il est exactement le même à la sortie du livre, ce n'était sans doute pas un bon livre. Au moins avec un essai, hors de la fiction, on sait vers quel but on tend, on sait ce que l'on veut changer chez le lecteur. C'est réconfortant. Mais j'avais aussi le sentiment de ne plus avoir ce que j'aime le plus dans l'écriture: la liberté de faire ce que je veux, de partir dans telle ou telle direction, de changer les faits...»

Evidemment, s'il a choisi la forme de l'essai, c'est qu'il avait de bonnes raisons de s'infliger cette douleur. Non pas que la fiction soit moins puissante que la réalité: «elle l'est toujours autant, mais elle n'est pas toujours aussi appropriée, souligne-t-il. Si j'avais écrit un roman, les gens auraient pris ça pour de la science-fiction. Je voulais qu'ils sachent que par exemple les tortures que j'évoque ne viennent pas de mon imagination. Tout est vrai dans ce livre».

LA B.O. DU LIVRE

 

 

SILENCE

(Oui, bon, mais c'est un essai.)

 

08/01/2011

Jonathan Safran Foer: «Je me réveille à 4h du matin. Parce que je suis bizarre.»

LE QUESTIONNAIRE SUR FAUT-IL MANGER LES ANIMAUX?

La rencontre avec Jonathan Safran Foer, c'est ici...

Faut-il-manger-les-animaux.jpgPourquoi avoir écrit ce livre?

Je l'ai écrit parce que le sujet me tenait à cœur. Par ailleurs il me paraissait se tenir hors de la fiction, et mon statut de romancier ne m'oblige en aucun cas à n'écrire que de la fiction. Donc j'ai décidé d'écrire un essai. Après, «pourquoi ça me tenait à cœur?», c'est une question différente. Le sujet m'importe depuis que je suis enfant. Je crois que la plupart des enfants se disent à un certain moment que la viande est quelque chose d'étrange, que ça ne colle pas avec les autres histoires racontées par nos parents, avec le fait qu'ils nous demandent d'être toujours gentils, avec le fait que l'on a aussi parfois chez nous des animaux domestiques. Et cette contradiction m'est toujours restée en tête.

En combien de temps avez-vous écrit «Faut-il manger les animaux?», en comptant les recherches sur le terrain?

Ca m'a pris trois années complètes, avec les enquêtes, l'écriture.

Quel est votre rythme d'écriture?

Je me réveille à 4h du matin. Parce que je suis bizarre. Je travaille jusqu'à ce que mes enfants se réveillent, vers 6h du matin. Et puis, d'une manière ou d'une autre, je perds le reste de la journée. Je travaille un peu plus, mais en une journée, je travaille probablement trois ou quatre heures seulement. De 4 à 6, puis une ou deux autres heures dans la journée. Et puis je me couche à 22H.

Où est-ce que vous l'avez écrit?

A Berlin, où j'ai passé environ deux mois, et le reste à Brooklyn.

Qu'avez-vous écouté en écrivant le livre?

Je n'écoute jamais de musique en écrivant, je finirais pas taper les paroles des chansons. J'ai du mal à faire deux choses à la fois.

Vous n'avez rien pour vous accompagner?
Le café!

Si vous pouviez demander n'importe quel réalisateur d'adapter votre film à l'écran, lequel serait-ce?

Eh bien, Natalie Portman va en faire un film! Elle veut en faire un documentaire très personnel. Elle m'a contacté, elle m'a dit qu'elle avait adoré le livre. Je la connais maintenant, je vais éventuellement l'aider, mais ce sera surtout sa vision à elle. Et elle n'en est encore qu'au tout début.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?

N'importe quel livre de Kafka ou de Bruno Schulz. Cent ans de solitude, ce serait assez bien. L'Odyssée ce serait assez génial. La Genèse ça m'irait. Et Hamlet est plutôt un bon livre aussi...

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?

Je lis L’imitateur de Thomas Bernhard. Ca pourrait être mieux que ça n’est, mais c’est bien. Je lis tout et n’importe quoi, du moment que quelqu’un me le suggère.

[Vous pouvez écouter des extraits de L'Imitateur ici]

Vous aimez parler de vos livres?

J'aime parler de ce livre-ci. J'aime ça plus que de parler de mes romans. En parlant de ses romans, on a parfois l'impression de les rétrécir, alors qu'en parlant de Faut-il manger les animaux, j'ai l'impression de lui donner de l'ampleur au contraire. Tout le but de ce livre est d'en parler le plus possible, de faire parler sur le sujet. Et c'est si dur de parler des romans, on trouve des réponses, des explications qui sortent parfois de nulle part, qui sont plus ou moins vraies, mais toujours un peu artificielles. Ce livre je pourrais en parler des heures sans avoir jamais épuisé le sujet.

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28/12/2010

Le catch, la téléréalité: même combat

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Pour Noël, j'ai reçu les Mythologies de Barthes, dans la nouvelle édition du Seuil. Ce sont des textes écrits, selon Barthes, entre 1954 et 1956, au gré de ce que lui suggérait l'actualité. Lui qui était notamment sémiologue (il étudiait les signes), parvenait à trouver un sens particulier (et passionnant) à la façon dont étaient prises les photos de stars dans les studios d'Harcourt, le visage de l'Abbé Pierre dans la construction du mythe, la désexualisation de la femme dans le strip-tease français. Ou la symbolique du steak-frites.

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Mais le premier texte de l'album (illustré des images qui ont suscité les textes) est sur le catch - et le catch des années 50, c'est la téléréalité d'aujourd'hui. «Le vertu du catch est d'être un spectacle excessif», commence Roland Barthes, pour décrire ce sport, grand spectacle populaire dans la France du siècle dernier. Et plus il poursuit son explication, plus on se dit qu'il pourrait être en train d'évoquer Qui veut épouser mon fils?

  • La crédibilité

«Le vrai catch, dit improprement catch d'amateurs, se joue dans des salles de seconde zone, où le public s'accorde spontanément à la nature spectaculaire du combat, comme fait le public d'un cinéma de banlieue. Ces mêmes gens s'indignent ensuite de ce que le catch soit un sport truqué (...). Le public se moque complètement de savoir si le combat est truqué ou non, et il a raison; il se confie à la première vertu du spectacle, qui est d'abolir tout mobile et toute conséquence: ce qui lui importe, ce n'est pas ce qu'il croit, c'est ce qu'il voit»

Ce que souligne Barthes est exactement ce qui se passe devant une émission de téléréalité. Vous regardez Alexandre (de QVEMF) face à ses prétendantes, et vous vous dites «hum, hum, pas très crédible tout ça. C'est truqué». Les journalistes confirment: effectivement, c'est légèrement scénarisé. Vous abondez, vous le saviez bien, que ce n'était pas crédible. Est-ce que les audiences diminuent? Certainement pas. On continue de s'asseoir devant notre poste, et de regarder l'émission, tout en sachant que ce n'est pas de la télé vraiment réalité. On «se confie à la première vertu du spectacle, qui est d'abolir tout mobile et toute conséquence: ce qui [nous] importe, ce n'est pas ce qu'[on] croit, c'est ce qu'[on] voit».

 

  • La prévisibilité

Dans le catch, «le spectateur ne s'intéresse pas à la montée d'une fortune, il attend l'image momentanée de certaines passions».

Idem dans la téléréalité. On ne se demande pas vraiment qui va gagner, qui va s'en sortir mieux que les autres, on attend simplement le moment d'explosion (celui où Giuseppe va insulter les jeunes femmes qui l'entourent, où sa mère va devenir hystérique, où les prétendantes de Florent vont se crêper le chignon...)

«Ainsi la fonction du catcheur, ce n'est pas de gagner, c'est d'accomplir exactement les gestes qu'on attend de lui».

  • L'évidence des rôles (les stéréotypes)

«Dès que les adversaires sont sur le ring, le public est investi par l'évidence des rôles. Comme au théâtre, chaque type physique exprime à l'excès l'emploi qui a été assigné au combattant».

Et là, vous êtes d'accord que c'est exactement le principe des stéréotypes de la téléréalité. Le grand macho qu'est Giuseppe, l'ingénieur geek en la personne d'Alexandre, le gay sous les traits de Benjamin... Barthes développe ensuite l'idée que l'on peut faire confiance aux combattants pour tenir toutes les promesses de leur image. «Le physique des catcheurs institue donc un signe de base qui contient en germe tout le combat».

  • L'humiliation

Barthes évoque «le goût des larmes» au catch, et ça, c'est un peu le point d'orgue de la téléréalité.

 

«Ce qui est ainsi livré au public, c'est le grand spectacle de la Douleur, de la Défaite et de la Justice». De même que le «sens naturel [du catch] est celui de l'amplification rhétorique: l'emphase des passions, le renouvellement des paroxysmes, l'exaspération des répliques», celui de la téléréalité débouche parfois dans «la plus baroque des confusions».

 

Souvent, la téléréalité propose, comme au catch, un vainqueur (de la Star Academy à Koh-Lanta). Mais même lorsqu'il ne s'agit que d'une «aventure», sans véritable gagnant ni perdant (comme dans Qui veut épouser mon fils?), l'issue ressemble à celle d'un combat. Les candidats de QVEMF se sont ainsi retrouvés avec l'auréole de la victoire (Alexandre, le gentil, pas très gâté physiquement) ou l'opprobre de la défaite (Alban, humilié, repart seul). Et la défaite est alors humiliation pathétique. Comme le catcheur, le perdant est «comme crucifié en pleine lumière, aux yeux de tous».

Tout ça pour vous dire que Roland Barthes et ses mythologies c'est passionnant, et encore complètement d'actualité.

Et sinon

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A part les Mythologies, comme livre, j'ai aussi eu La Belle lisse poire du Prince de Motordu, de Pef, selon cette option familiale du «et si on faisait comme s'il/elle n'avait pas grandi?». C'est une réédition en pop-up de l'histoire du Prince aux poétiques problèmes de langage, qui lui font habiter un chapeau, dotée d'une salle à danger, où il mange de la purée de petit bois. Jusqu'à ce qu'il rencontre une institutrice, qui tente de remettre un peu d'orthographe dans sa vie. («Elle casse tout le délire», selon mon frère.) C'est formidable. Et tout le reste de la famille était ravi de ses cadeaux.

14:30 | Lien permanent | Commentaires (2) |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

20/12/2010

Une famille à la page pour Noël

(Et tout sur les goûts littéraires de ma famille)

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Une des raisons pour lesquelles Noël c'est génial (hormis le sapin, et le chocolat, et les jours de congés) c'est que vous allez avoir le temps de lire. Et votre famille aussi. Et du coup vous allez leur offrir des livres. La question, évidemment, c'est : lesquels? Voici la liste très personnelle de ce que je vais offrir à ma famille (je peux vous dévoiler parce que ma famille ne lit pas mon blog, parce qu'Internet, les ordinateurs, tout ça, c'est un peu compliqué pour eux).

 

roth.jpgPour Papa

Je vais lui offrir Indignation, de Philip Roth.

Philip Roth, c'est à peu près toujours génial, et celui-ci se lit particulièrement vite, et facilement. Ce qui est important parce que mon père travaille beaucoup, il est fatigué. Si je lui offre un essai, il y a des chances qu'il reste sur sa table de nuit (sauf si ça parle de justice, de droit, d'avocats, parce qu'il est avocat).

Indignation est surtout drôle - et offrir des livres déprimants, ce n'est pas très esprit-de-noël. Nous en sommes en 1951, les forces américaines sont engagées en Corée, Marcus Messner, fils de boucher casher, s'apprête à prendre son envol. Et à se faire tuer en Corée. (Je ne dévoile rien, on le sait très vite). Le livre raconte comment Marcus, qui voulait simplement avoir des bonnes notes à l'université, a fini sur le champ de bataille, et comment il a eu sa première fellation, ses premières rébellions, ses angoisses maladives. L'humour et le rythme rappellent Portnoy et son complexe.

PS: J'ai rencontré un type dans un aéroport en septembre, qui avait été masseur en Inde et partait être instit à Buenos Aires. Il avait adoré le livre. Donc si votre père n'est ni juif ni avocat, mais masseur ou instit, ça marche aussi.

 

Purge_Sofi_Oksanen.jpgPour Maman

Ma mère adore la littérature étrangère, elle adore apprendre des choses, et elle lit beaucoup de livres sur des histoires obscures qui se sont passées dans des pays obscurs, dans des années dont on ne se souvient même pas. Je me suis dit que Purge, de Sofi Oksanen, c'était parfait pour elle.

Le livre est très beau, la richesse du langage est assez impressionnante - et très rafraichissante. Ca fait du bien de lire des phrases qui n'existent nulle part ailleurs. Comme celle-ci: «Mais maintenant qu'il y avait dans sa cuisine une fille qui dégoulinait de peur par tous les pores sur sa toile cirée, elle était incapable de la chasser de la main comme elle aurait dû le faire, elle la laissait s'insinuer entre le papier peint et la vieille colle dans les fentes laissées par des photos cachées puis retirées.»

C'est beau non?

Donc Purge, c'est l'histoire d'une jeune femme qui débarque chez une vieille femme, en 1992, en Estonie. La jeune a les bas filés et un passé - récent - de prostituée. La vieille vit terrée dans sa maison, et terrés dans sa mémoire ses souvenirs sont aussi marqués par la violence des hommes. Ensuite s'entremêlent les questions d'histoire, de résistance, de collaboration, et d'oppression. C'est vrai que ça ne rentre pas tout à fait dans la catégorie esprit-de-Noël... Mais c'est très très beau.

 

positiondutireurcouche_tardi_manchette.jpgPour ma soeur Pauline (26 ans)

Pauline est fan de polars, et fan de BD. C'est un peu comme si Futuropolis (l'éditeur) avait pensé précisément à ma sœur en publiant La position du tireur couché. Tardi a adapté ce roman de l'auteur de polars Jean-Patrick Manchette. Il avait déjà adapté Le petit bleu de la côte ouest, il a récidivé.

Je vous présente Martin Terrier, futur ex-tueur à gages. Tardi vous fait vivre le passage de «futur»  à «ex» - passage qui ne se déroule pas exactement comme prévu.

Le dessinateur est plutôt bien placé pour adapter Manchette, ils étaient copains et ils avaient déjà travaillé ensemble. Et puis Tardi, c'est quand-même le type capable d'adapter Céline en BD, de choisir les meilleurs auteurs, de préserver la substantifique moelle, le jus, l'odeur de la poudre, le goût du glauque. C'est chouette comme cadeau.

PS: J'avoue avoir quitté l'esprit de Noël. Si j'avais voulu m'y tenir, j'aurais pu lui offrir Fragments, de Marilyn Monroe. Je trouve une ressemblance entre ma sœur et Marilyn. Le livre rassemble ses écrits intimes, sa correspondance, ses carnets. C'est très joli sur des étagères (mais ma sœur n'a plus de place sur ses étagères) et  c'est passionnant. J'aurai aussi pu offrir Fragments à mon psy, parce que l'icône s'adonne à l'auto-analyse dans une lettre au psychanalyste Ralph Greenson et c'est assez fascinant. (Mais avec ce que je paye mon psy, je pense qu'il peut se l'offrir lui-même).

Pour mon frère Jérémie (17 ans. Presque 18 préciserait-il)

claude_ponti.jpgJérémie n'aime pas lire, vous avouerez que ça complique la chose. Mais comme je suis obstinée, depuis 17 ans qu'on se connaît, je n'ai toujours pas renoncé à l'idée que ça viendrait un jour.

Il y a l'option BD. Il y a beaucoup d'images, mais aussi quelques mots, donc on y gagne tous les deux. J'aimerais bien lui offrir Largo Winch (pour le lui piquer après), mais il est plutôt manga. Du coup j'ai pensé à Quartier Lointain - qui certes date d'il y a un bon moment, mais la sortie de l'adaptation au cinéma de Sam Garbarski est l'occasion de redécouvrir l'œuvre de Jirō Taniguchi, et la transposition d'un cinquantenaire dans la peau pubère de ses quatorze ans. Une sorte de 17 ans encore en manga - et réussi.

J'ai aussi l'option «et si on faisait comme s'il n'avait pas grandi?». C'est une option que mon père a utilisée très longtemps pour nous offrir des livres dont nous avions passé l'âge, mais qu'il voulait acheter quand-même (parce que lui-même voulait les lire). Il nous a offert des Tomi Ungerer jusqu'à l'adolescence comme ça. (Confessions pré-Noël: à 15 ans j'ai donc reçu Otto, et j'étais bien contente).

Donc si je prétends que Jérémie n'a toujours pas 16 ans, je peux lui offrir Sœurs et Frères, de Claude Ponti. «Les soeurs et frè­res, si on les adôôôre, restent soeurs et frères pour toujours et pour toute la vie. De même si on les déteste, les soeurs et frères forment un groupe qu'on appelle la sorofrèrerie». C'est Claude Ponti qui le dit, dans son livre toujours plein de mots merveilleux, et de dessins merveilleux, et d'idées merveilleuses qui font que je vais pencher pour cette dernière option. J'expliquerai à Jérémie que c'est un message d'amour, pour lui dire que nous formons une sorofrèrerie qui n'a pas d'âge et ne vieillit pas. Mon frère a presque 17 ans mais il aime les messages d'amour.

Et pour me faire pardonner, je lui commanderai  le tome 7 de L'apprenti-épouvanteur, intitulé Le cauchemar de l'épouvanteur, de Joseph Delaney. Seul écrivain dont il connaît le nom, parce que «t'as vu, c'est trop bien, c'est ça qu'on devrait lire à l'école à la place de Balzac et tous ces trucs pourris». Mais comme le père Noël est de mon côté, Le cauchemar de l'épouvanteur ne sort qu'en janvier.

08/12/2010

David Foenkinos: «La dernière fois que je me suis allongé pour parler à un inconnu, c’était pendant le Bed-In avec Yoko»

David Foenkinos, Lennon

LA RENCONTRE

Au mur, aucune photo de Lennon, ou des Beatles en général. En fond, sonore, Emilie Simon, dont il est fou. Sur la table, toile cirée, son ordinateur, et son nouveau manuscrit, Les Souvenirs. Tout ce qu’il y a d’anglais dans cette cuisine, c’est le thé.

Photo 2 David Foenkinos copyright Catherine Helie Gallimard.jpg«Ecouter les Beatles, ça n’a rien d’original. Tout le monde les écoute, c’est ça qui est bien», explique David Foenkinos, romancier connu depuis Le Potentiel érotique de ma femme, et plus encore depuis La Délicatesse. Ce qui le distingue des autres fans, c’est que Lennon fait partie de son existence. «Le premier souvenir marquant de ma vie est l’assassinat de John Lennon», écrit-il dans la postface de son roman biographique sur la star.

«J’étais chez mes parents, j’avais 6 ans. Je me souviens de la télé, de la moquette. Je me souviens de la photo de Lennon dans le journal, et j’avais compris qu’il avait été tué par balle», raconte-t-il. C'était il y a exactement 30 ans.

Mais c’est plutôt vers 15 ou 16 ans que tout s’est éveillé en lui. Gravement malade, David Foenkinos passe des mois à l’hôpital. «J’écoutais les Beatles. C’est rentré dans ma vie à ce moment-là.»

La sensibilité, l’humour, l’imaginaire de Lennon, la nostalgie le touchent. «J’ai vraiment le sentiment qu’il y a des gens comme ça que tu admires, qui sont présents dans ta vie. C’est pas de l’ordre de l’accessoire. J’ai l’impression qu’il y a une dimension plus troublante, plus humaine. Je pense souvent à Lennon; pas comme un chanteur. Mais je pense à son parcours, à sa vie. C’est quelqu’un qui m’a hanté.»

C’est ainsi que Foenkinos s’est retrouvé à écrire sa biographie romanesque. Il a couché son «personnage» sur le divan d’un analyste, à New York, entre 1975 et 1980, et il l’a imaginé confier son parcours. Sa jeunesse à Liverpool, sa mère, aimante absente, le sentiment d’abandon d’où a peut-être germé l’envie de prouver au monde qu’il valait quelque chose, la rencontre avec Yoko et leur amour absolu.

«Je me sens bien dans ses images. Celles de lui et Yoko marchant dans Central Park, ou celles de leur mariage à Gibraltar, tout en blanc». C’est exactement ce «bien» (contentement, félicité, douceur) qu’il restitue au lecteur, tout en décrivant un dieu à taille humaine.


LA B.O.


LE QUESTIONNAIRE

«La dernière fois que je me suis allongé pour parler à un inconnu, c'était pendant le Bed-In avec Yoko». Pourquoi cette première phrase?

La première séance, c'est vraiment la séance qui m'a pris le plus de travail. Je l'ai réécrite énormément de fois. Je voulais qu'on rentre dans le personnage en balayant un peu tout. Mettre en place tout ce qu'il a tenté, son instabilité. Donner envie de lire la suite en annonçant des choses. Préciser le flou des dates. J'ai cherché énormément comment ouvrir le livre. J'aurais pu le faire de tellement de manières différentes. Le situer entre 1975 et 1980, ça me permettait de raconter toute sa vie. Par rapport à un journal intime par exemple, qui l'aurait suivi dans son évolution, ça me permettait d'avoir du recul.

Ce «roman biographique», vous l'avez écrit en combien de temps?

Je pensais depuis toujours à écrire sur Lennon. Et puis quand j'ai fini La Délicatesse [roman sorti en août 2009], je ne savais pas trop quoi faire. Amanda Sthers m'a dit qu'elle lançait une nouvelle collection de biographies, que la forme était libre. J'ai proposé Lennon. Et je m'y suis mis. Quand je me mets à écrire je ne peux plus m'arrêter. On a l'impression que j'écris beaucoup et que j'écris vite, et je sors environ un livre par an parce que j'essaie d'aller le plus vite possible. Ensuite il faut peaufiner et retravailler. Mais je n'aurais pas la force mentale de passer dix ans sur un livre, c'est pour ça que je me dépêche.

Où est-ce que vous l'avez écrit?

Partout. J'écris partout. J'adore écrire dans des endroits qui changent. Ca m'aère l'esprit. J'adore le train. J'adore écrire dans le train. J'adore écrire dans les endroits en mouvement qui me dépaysent. Par exemple, récemment, je suis allé en Allemagne pour de la promo, et j'avais seulement une conférence par jour, pas de rendez-vous. Donc je pouvais écrire à l'hôtel, la journée, dans le train. Chez moi j'ai du mal à écrire: il y a trop de vie, trop de mouvement.

Qu'avez-vous écouté en écrivant le livre?couv David Foenkinos.JPG

J'ai écouté toutes les musiques des Beatles pendant l'écriture. Lennon c'est vraiment quelqu'un qui exprime beaucoup de son émotion personnelle dans ses chansons. Alors pour être au plus proche du personnage c'est important. J'adore «The Ballad of John and Yoko», où il raconte son mariage, sa vie. Ou «Mother» où il crie toute sa douleur. Si tu écoutes ses chansons tu n'as même pas besoin des biographies sur lui, tu comprends toute la douleur qu'il éprouvait. Il fallait l'écouter pour avoir sa sensibilité. Mon travail c'était d'être au plus proche de lui. Pas d'être dans sa tête ou dans sa peau, mais de lui tenir la main.

Pourquoi, pour qui vous écrivez?

Je n'écris pour personne en particulier. Pourquoi, je ne sais pas non plus. J'ai pas de mission. Par contre, pour moi il y a un truc qui est évident, c'est que c'est pas du tout péjoratif de penser au lecteur, et au «public». Ca paraît hyper cheap, et les auteurs ne le disent pas. J'ai un vrai souci du lecteur, donc je ne pourrais jamais dire «j'ai écrit ce livre pour moi».

Si vous pouviez demander n'importe quel réalisateur d'adapter votre film à l'écran, lequel serait-ce?

Si on reprend le principe de narration de Lennon face à son psy, il faudrait que ce soit Sam Mendes, qui a un sens inouï de la mise en scène de théâtre. Il faudrait que ce soit lui s'il y avait beaucoup de scènes dans le cabinet, des scènes où Lennon et son analyste parlent. Sinon il faudrait que ce soit un mec comme Fincher.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?

Un Homme, de Philip Roth. C'est son roman qui m'a le plus impressionné. D'ailleurs moi je préfère quand Roth parle des femmes, de la vie. Il m'emmerde un peu dans ses gros trucs sur la politique. Même dans Exit le fantôme je trouve qu'il parasite un peu son récit. Un Homme c'est le chef d'œuvre absolu. Deux-cents pages dans lesquelles il dit tout: la mort, la maladie, les femmes, la perte du désir, la peur, la vieillesse.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?

Oblomov, d'Ivan Gontcharov. C'est un roman russe de 800 pages, sur la mollesse. Dans La Délicatesse, l'un des personnages le lit, et je décris le livre. Mais je ne l'avais pas lu.

Vous aimez parler de vos livres?

J'aime bien aussi parler d'autres choses. Sinon, je vois toujours ça comme une chance, d'avoir des idées, d'être publié, d'être lu. Et que des gens me posent des questions.

 

[David Foenkinos, Lennon, Plon, 236 pages]

10/10/2010

Marc Dugain: «Comment ai-je pu oublier, se dit Maria, c'est inadmissible».

Marc Dugain, L'Insomnie des étoiles

LA RENCONTRE

Il a gardé le look du PDG qu’il était dans une vie précédente. Avec sa barbe de trois jours, son air réservé de patron qui prend son crème au Flore le dimanche, et son CV d’ex de la finance et de l’aéronautique devenu écrivain et scénariste, lauréat de nombreux prix, Marc Dugain serait le parfait auteur star. Mais il ne veut pas de ça.

«J’essaie de ne pas trop me montrer, confie-t-il. Je ne suis pas un narcissique de base, je n’ai pas envie d’être reconnu dans la rue, de devenir une figure du milieu cinématographique ou littéraire.» Ca arrive qu’un chauffeur de taxi le reconnaisse ou que son nom soit familier à la serveuse qui prend sa réservation au restaurant, mais rien de plus.

Cette discrétion colle assez bien à ses livres. Marc Dugain écrit des best-sellers dans lesquels il réfléchit discrètement sur l’origine du mal. Dans les guerres (La Chambre des Officiers), chez les hommes (Une Exécution ordinaire). Dans son dernier roman, L’Insomnie des étoiles, un astronome devenu officier se transforme en enquêteur. Il veut découvrir l'origine de ce cadavre calciné, retrouvé dans la ferme d’une jeune fille aux lunettes cassées. Comprendre le sens de la mort d’un seul homme, dans une ferme, alors que des millions ont cramé dans tout le pays en cinq ans? L’absurdité de l’enquête fait la beauté du livre. L’absurdité de l’enquête et la façon dont elle dessine, discrètement la brutalité des hommes.

LA B.O. DU LIVRE

 

LE QUESTIONNAIRE

«Comment ai-je pu oublier, se dit Maria, c'est inadmissible». Pourquoi cette première phrase?
J’avais la scène dans ma tête, quelque chose de très visuel. Je voyais Maria. Et puis cette première phrase est venue très spontanément. J’écris sur une période très courte, de la première à la dernière phrase, je ne relis jamais, je vais jusqu’au bout.


Ce roman-ci, vous l’avez écrit en combien de temps?
Trois semaines.

Trois semaines?

Je suis plutôt effervescent, j’ai une période de mise en tension qui va m’amener à traiter un sujet de a à z, d’un seul coup. Je ne me fixe pas trois semaines, ça peut être 5, ça peut être 8, 10. Mais là j’avais fini en 3 semaines, j’ai dit tout ce que j’avais à dire.

Où est-ce que vous l'avez écrit?

A Casablanca. J’habite moitié là-bas, moitié à Paris. Je pense que le fait d’être loin de Paris me déconnecte et me laisse plus de champ au niveau imaginaire. A Paris, je ne peux pas écrire à Paris. Tout est rétréci par la ville elle-même; il y a une espèce de mélancolie à Paris qui ne me convient pas. Je ne saurais pas vous dire pourquoi.

Quelle sont vos habitudes d’écriture?
La seule manie que j’ai vient d’Hemingway. Il disait que ce qui est bien dans un roman c’est de laisser les choses en suspens quand vous arrêtez le soir, de ne pas finir sur une phrase ou un chapitre totalement terminé pour pouvoir recommencer le lendemain. Donc le soir je m’arrête au milieu d’une phrase, comme ça je suis sûr de retrouver le fil.

Sinon je n’ai pas de tics particuliers, je ne crains pas la déconcentration, je ne mets pas mon ordinateur à angle droit par rapport à la table. Quand j’écris, j’écris. Tous les jours, à un bureau, et j’écoute toujours la même musique.

Quelle musique?
Là c’était Sonia Wieder-Atherton, Monteverdi, Rachmaninov. Je choisis la musique en fonction de la musicalité supposée de l’écriture que je cherche. Pour Une Exécution ordinaire j’écoutais Chostakovitch.

Pourquoi, pour qui vous écrivez?
J’écris pour moi, pour mon père, qui est parti jeune. J’écris pour mes enfants, pour mes amis, mes lecteurs. Vous connaissez cette vieille phrase qui dit que l’écriture, c’est un moment d’intimité entre deux personnes qui ne se connaissent pas?

Vous songez à adapter votre livre à l’écran. Si vous pouviez demander n’importe quel réalisateur, lequel serait-ce?
Idéalement ce serait Stanley Kubrick. Mais il est mort. C’est mon Dieu en cinéma. Je revois tous ses films tout le temps. Et je les ai tous en versions longues, courtes, moyennes… Mais que ce soit Kubrick ou les frères Coen ou Sofia Coppola, ce serait des choses différentes qui surgiraient de mon livre. Si un grand réalisateur s’intéressait au livre, peut-être que je passerais la main. Parce que si c’est moi qui le réalise, c’est un peu limité. C’est déjà moi qui ai écrit le livre, donc c’est circonscrit à mon imaginaire. C’est très intéressant quand quelqu’un d’autre s’empare du sujet. Mais il faut que ce soit quelqu’un en qui vous avez une confiance totale.

Vous en êtes où, du projet d’adaptation?
C’est pas pour tout de suite. On en parle avec mon ami producteur et associé Jean-Louis Livi. Lui en a très très envie. Moi j’en ai envie aussi… Et beaucoup de gens m’encouragent. On va y aller - mais on va prendre notre temps.

Quel livre est-ce que vous auriez voulu écrire?
Disgrâce de Coetzee. C’est un livre formidable. Et puis des livres de Tchekhov, Carver. Carver est quelqu’un qui a beaucoup compté dans ma formation littéraire. Il y a plein de livres que j’aurais voulu écrire; malheureusement je dois me contenter des miens.

Qu’est-ce que vous lisez en ce moment?
L'Eté de la vie, le dernier livre de Coetzee justement.

Vous aimez parler de vos livres?
Quand le livre sort, oui. Mais ce n’est pas si facile d’en parler et d’être l’exégèse de son propre travail. Et puis après la sortie, je n’en parle plus. Surtout dans le contexte privé je n’aime pas ça. D’ailleurs j’ai plein d’amis qui ne me lisent pas et c’est très bien ainsi.

[L'Insomnie des étoiles, Marc Dugain, Gallimard, 240 pages]

04/10/2010

Bret Easton Ellis: «Ils avaient fait un film sur nous»

Suites Impériales, Bret Easton Ellis

 

LA B.O. DU LIVRE

LA RENCONTRE

Je suis arrivée à l’hôtel Costes, où Bret Easton Ellis donnait ses interviews pour la promo de Suites Impériales, en me demandant s’il allait beaucoup mentir. Il dit que tout le monde ment, que lui-même ment sans cesse. Il avait été interviewé sur France Inter quelques jours auparavant et il avait déclaré que 30% de cette interview était constituée de mensonges. Et je venais de voir son ami Jay McInerney qui m’avait prévenue: «On ne sait jamais si Bret plaisante, s’il raconte n’importe quoi, ou si c’est la vérité. Ce n’est pas que pour les journalistes, il est comme ça avec ses amis.»

Je me demandais aussi ce que j’allais pouvoir lui faire dire de nouveau: j’étais sa 56e interview en une semaine. La dernière interview parisienne, après les télés, les journaux, les radios. Après notamment les tournées américaine, australienne ou britannique. Après 25 ans d'interviews, enchaînées depuis son premier roman, Moins que Zéro. Et Le Monde prévenait début septembre: «Ellis collabore activement au malentendu qui s'approfondit sur son oeuvre. Car c'est en excellent comédien, ne lâchant rien dans ses interviews (…) et en évacuant soigneusement toute interprétation sociologique comme toute évaluation morale de ses livres (…) qu'il a réussi son coup. Au risque d'être aussi méconnu qu'incompris, par ses détracteurs comme par ses thuriféraires, tous si péniblement prévisibles et mécaniques? C'est l'évidence dont il ne livrera rien, jamais, tenez-le-vous pour dit.»

«Est-ce que vous êtes épuisé?» C’est la première question que j’ai posée quand on s’est assis, lui semblable à son image d’éternel joufflu, capuches et écouteurs. Il a fait du bruit avec les glaçons de son jus d’orange. «Je me sens bien. Je suis très en forme.» Il a parlé du prix de son jus («probablement le prix d’un exemplaire de Suites Impériales»). Silence. Et puis: «Vous savez quoi? Oui, je suis épuisé. J’en peux plus. Mais je suis bien obligé de faire bonne figure, d’être optimiste. Parce qu’ensuite vient la pire partie de la tournée: le festival auquel je dois assister cette après-midi.»

«Hier, j’arrive au festival. Comment ça s’appelle déjà? Festival of the Americas?» (Il présidait pendant quelques jours le festival America qui s’est tenu à Vincennes.) «Je suis en retard à cause des grèves. Je ne sais même pas ce que je suis censé y faire, je suis mon attachée de presse partout. On m’assied sur une estrade avec un panel d’écrivains. Et je me dis «mais qu’est-ce que je fais là?» Et je me rends compte que tous les écrivains présents lisent sur le thème du chez-soi. Oh mon dieu, quelle horreur. Et là je vois Jay McInerney [écrivain et ami d'Ellis]. Vous connaissez Jay ?» [Je lui dis que oui, que je viens de l'interviewer et qu'il m'a chargée de lui rappeler qu’ils dînent ensemble ce soir - mais il s’en fiche] «Jay était en train de lire un passage sur New York. Je lui envoie un texto pour lui à quel point il est ridicule.»

Ellis sort son iPhone pour me montrer l’échange de textos de la veille: de gentilles insultes, des photos. Des phrases comme «tu es insupportable», «ce festival est intenable». «Où est Jérôme?», une photo d’un de leurs copains nu.

Il fait défiler les messages jusqu’en bas. «Oh Jay vient de m’en envoyer un, j’avais pas vu… Oh il parle de vous!» Le texto dit «une charmante journaliste a rendez-vous avec toi [sic], sois gentil avec elle ne la mord pas. Rdv ce soir à 21H.»

«Vous aviez peur que je vous morde?» Je lui dis que j'avais peur qu'il mente. «Et bien jusqu’ici vous n’avez eu aucun mensonge; si vous ne me posez aucune question bidon, vous n’aurez pas de réponse bidon»… On a discuté de son aversion pour la presse, de l’effet qu’il avait sur ses fans, de ceux qui venaient lui parler les larmes aux yeux et le titre de ses livres tatoués sur le bras. On a parlé de Los Angeles, de la vie tranquille qu’il y mène, de l’exorcisme que sont ses livres, des critiques françaises bien meilleures que les critiques américaines. Il pense qu’il y a un certain type de littérature américaine assez virile, rebelle, dont on les Français sont fans (il a dit quelque chose comme «pour laquelle vous baissez votre froc». Mais je ne suis pas très sûre de la traduction.)

A la fin Ellis a dit «Bravo, pas un mensonge.» Allez savoir si ça en était un.

LE QUESTIONNAIRElivre.JPG

«Ils avaient fait un film sur nous» (They had made a movie about us).  Pourquoi cette première phrase ?
J'ai pensé que Suites Impériales serait comme un film. Comme un script que Clay écrirait. Ca a la forme d'un film, des dialogues semblables à ceux d'un film et les mêmes sortes de retournements.
Je connais toujours la première et la dernière phrase avant d'écrire un roman. La première phrase résume toujours l'ensemble du livre chez moi, toujours, sans exception. Elle donne une idée de ce que va être l'histoire, ou de l'esprit du livre à venir.


En combien de temps avez-vous écrit Suites Impériales?
J'ai commencé à y réfléchir après Lunar Park, et je l'ai écrit pendant que se faisait le tournage de The Informers [adaptation d'un recueil de nouvelles, qui s'est très mal passée], de 2006 à 2009. Ecrire les vingt dernières pages de Lunar Park, c'était euphorisant. C'était un exorcisme. Je me suis libéré de tellement de trucs, de ma culpabilité par rapport à mon père, de problèmes irrésolus avec lui. Je pleurais en même temps que j'écrivais. C'est vrai. Et après j'étais tellement soulagé!

Je pensais qu'un nouveau type de roman s'ouvrait à moi, que j'allais écrire des histoires d'amour. Et comme j'avais beaucoup pensé à Clay, je me suis demandé ce qu'il était devenu, je me suis dit que j'allais écrire une histoire d'amour entre Clay et Blair. Pendant un temps j'ai même pensé que Blair serait la narratrice. Mais la vie s'est emmêlée, sombre et tordue - et elle a beaucoup noirci le livre.

Quel réalisateur voudriez-vous voir réaliser votre livre?
Je ne sais pas. Je vous ai dit que j'avais pensé Suites Impériales comme un scénario de Clay, mais ça reste un livre, je ne suis pas sûr qu'on pourrait en faire quelque chose de bien à l'écran.


Et vous êtes rarement content des adaptations de vos livres : American Psycho, Moins que Zero, The Informers...?
Sauf pour Les Lois de l'attraction. Enfin il y avait des critiques à faire sur ce film, mais finalement, ce n'était pas si mal.


Comment écrivez-vous ?
Je travaille un peu comme si j'avais des heures de bureau, comme ça je ne suis pas décalé par rapport aux autres. J'écris environ de 9h du matin à 17h ou 18h. C'est important, c'est sain de travailler même lorsqu'on n'a pas d'obligations immédiates.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?
L'Education Sentimentale de Flaubert. Flaubert est incroyable.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment ?
Je viens de lire Freedom, de Jonathan Franzen. Je trouve ce livre admirable.

Pourquoi est-ce que vous avez écrit Suites Impériales?
J'en sais rien. Vous voulez un mensonge?

Non. Mais vous avez donné des réponses à beaucoup de journalistes.
Je vous en supplie, regardez sur Google. [Il y a une réponse chouette ici, , et ]

Normalement, la dernière question, c'est «aimez-vous parler de vos livres», mais je sais que vous détestez ça. C'est douloureux de trouver des réponses pour les journalistes ?
Oui. Enfin ça l'était parce qu'avant j'inventais des réponses. Je ne comprenais pas vraiment les questions, alors j'inventais des réponses littéraires pour avoir l'air d'en savoir plus sur mes livres que ce que je ne sais réellement. Je ne sais pas pourquoi j'écris. Cela fait sens sur le plan émotionnel, c'est comme une rêve, je pioche dans mon inconscient. Mais ça n'a aucune logique rationnelle ou pratiqu
e.

>> Pour lire l'interview publiée directement sur le site: c'est ici.

27/09/2010

Jay McInerney: «Tu n'es pas le genre de type à te retrouver dans un endroit pareil à une heure aussi matinale»

Jay McInerney

LA RENCONTRE

Quand j'ai rencontré Jay McInerney samedi matin, j'avais un peu le sentiment d'aller voir le Kurt Cobain de la littérature. Dans les années 80, quand son premier livre (Bright Lights Big City: Journal d'un Oiseau de Nuit) est sorti, McInerney avait décidé avec Bret Easton Ellis, qu'ils feraient de la littérature «une aventure plus sexy, plus amusante, plus rock-and-roll». Ils ont écumé les bars, trempé leur nez dans la poudre, fait les unes des magazines people, vendu des millions de livres. Ensuite ils ont un peu moins poudré leur nez et continué de publier des livres formidables. Et ils ont, en effet, rendu la littérature incandescente.

Dans le hall de l'hôtel, Jay McInerney était assis, jean, tennis et col roulé. «On va faire l'interview dans ma chambre, on sera plus au calme».

Dans sa chambre, il y a un livre de Martin Amis sur la table et des vêtements un peu partout. Il semble drôlement simple pour une rock-star de la littérature. Il parle calmement, mais s'agite sur sa chaise, et rit beaucoup. Il parle de New York. Il a été invité au festival America pour ça: dire comment on écrit sur New York, personnage et toile de fond de ses romans.

Il vit depuis plus de 30 ans à Manhattan. «Je n'avais jamais eu l'impression d'avoir eu une maison avant d'habiter New York. J'avais grandi en mcinerney_moitoutcrache.jpgbanlieue, dans différents endroits. Quand je suis arrivé à New York, j'ai trouvé ma maison et je me suis dit: c'est un endroit parfait pour un romancier.»

Il trouvait la ville excitante, elle accélérait ses pulsations cardiaques. «Il y a une sensibilité new-yorkaise: plus rapide, plus ironique. Les New-yorkais sont plus sceptiques, plus sarcastiques, plus rapides dans leurs perceptions et leurs jugements, que les autres.»

Bien sûr, il aurait pu écrire ailleurs. «Je pense que je suis un bon écrivain, je peux écrire sur plein de choses à part cette ville», mais New York est ce qui l'inspire le plus. McInerney a le sentiment que les histoires, les idées se baladent dans New York. «En tant que romancier, vous avez juste à les saisir.» Et c'est ce qu'il fait.

«Un jour, il y a des années, j'ai vu un homme que je connaissais, un milliardaire. Il était sur la 5e avenue et il attendait de traverser la rue, il était juste à côté d'un clochard, qui portait ses sacs. Je me suis dit que c'était une juxtaposition intéressante, que je voulais écrire un roman avec ces deux personnages dedans. Et je l'ai fait, dans Trente ans et des poussières

Quand on a eu fini de parler de New York, de son écriture, de son amour pour Céline et de sa brève apparition dans Gossip Girl, son téléphone a sonné. «-Oh, c'est Bret. - J'ai justement rendez-vous avez lui tout à l'heure. -Ah? Vous lui rappellerez que nous avons une réservation à 21h15 pour dîner, qu'il n'oublie pas». Je vous raconterai très bientôt ma rencontre avec Bret Easton Ellis.

 


LE QUESTIONNAIRE


Comme Jay McInerney a sorti son dernier livre il y a quelques mois, et que c'était un recueil de nouvelles, j'ai adapté le questionnaire. Quant à la première phrase sur laquelle je l'interroge, c'est celle de son premier livre, Journal d'un Oiseau de Nuit. Cette phrase est devenue culte.

«Tu n'es pas le genre de type à te retrouver dans un endroit pareil à une heure aussi matinale.» Comment vous est venue cette première phrase?
J'étais en boîte, il était 4h du matin et c'est ce que je me suis dit en me regardant dans un miroir: «you are not the kind of guy who would be at a place like this at this time of the morning but here you are...» Quand je suis rentré chez moi, je l'ai écrite, cette phrase, et les deux ou trois suivantes.

C'était une nuit terrible, comme décrite dans le livre.  J'avais perdu mon pote, aucune fille ne voulait me parler. J'avais plus d'argent, plus de drogues. C'était une de ces nuits... Et je devais rentrer chez moi à pied - ce que j'ai fait.
Et après avoir écrit ces quelques lignes je les ai rangées dans un tiroir, je les ai oubliées pour quelques mois et puis je les ai retrouvées.

mcinerney_toutemavie.jpgOù écrivez-vous?
Je peux écrire à peu près partout. A New York j'ai un bureau, avec une vue sur la ville, et une table sur la terrasse, sur laquelle je peux travailler. Et j'ai une maison dans les Hamptons, dans laquelle je travaille parfois.

Comment vous organisez-vous pour écrire?
Je travaille de 9h30 à l'heure du déjeuner. Si ça se passe bien, je peux aussi écrire l'après-midi. Mais pour la fiction, le meilleur moment pour moi, c'est vraiment le matin, et la plupart du temps je fais autre chose l'après-midi, comme du journalisme, répondre à mes mails.

Mais juste après le réveil, c'est le moment qui semble le plus approprié pour entrer dans le monde des rêves.

Vous avez des rituels d'écriture?
J'écoute de la musique, je la choisis en fonction de l'humeur dans laquelle je veux me mettre, en fonction de l'écriture. Et je marche, je fais quelques blocs [les pâtés de maison américains], je sors toujours chercher mon café, je veux voir la ville avant de me mettre à écrire. (Il rit)

Combien de temps vous faut-il pour écrire un livre?
Huit semaines pour Bright Lights Big City. D'autres c'est trois ans. Je pensais que ce serait de plus en plus facile, mais ce n'est pas le cas. Ce n'est pas plus facile qu'avant.

Chaque roman est un nouveau défi. Vous progressez sur certaines choses, et régressez sur d'autres.  Quand j'étais jeune, j'avais une certaine assurance, un style audacieux, courageux. J'avais le génie de la jeunesse. Vous perdez une sorte de génie en vieillissant, mais vous gagnez en compréhension du monde. Je ne pourrais pas dire que les livres les plus récents sont les meilleurs. Il y a des choses dans Bright Lights Big City que je considère naïves et un peu bêtes, mais elles sont aussi sincères et fraiches, donc ça passe. J'en sais beaucoup plus sur la fiction et sur le monde qu'il y a 20 ans. J'espère que cela rend mes livres plus récents aussi convaincants que les premiers.

Pensez-vous que l'écriture puisse s'enseigner?
Je ne pense pas qu'on puisse enseigner à quelqu'un comment devenir un grand écrivain, comment devenir Raymond Carver, Ernest Hemingway, ou Jonathan Franzen, mais il y a des règles à apprendre, comme pour le piano ou le tennis. On peut vous apprendre à faire des progrès plus rapidement. Etudier avec Raymond Carver m'a fait gagner du temps. J'aurais eu à faire beaucoup plus d'erreurs avant d'arriver à maturité s'il n'avait pas été là. Il y a des choses basiques qu'il faut maîtriser pour raconter des histoire, et certaines de ces bases peuvent être enseignées.

Il faut bien apprendre d'une certaine manière. En France, vous n'avez pas de cours d'écriture, mais vous apprenez sans doute à travers vos lectures.

Est-ce que dans une classe d'écriture, un professeur n'aurait pas dit à Céline qu'il faisait des fautes de français?
Il faut se battre pour forger ses propres règles. Et j'adore Céline soit dit en passant. Je pense que c'est un des plus grands écrivains. Moi, on m'a dit qu'on ne pouvait pas écrire un roman entièrement à la seconde personne. Raymond Carver m'a dit que c'était une erreur. Je l'ai fait malgré tout.

Est-ce que vous écrivez dans la douleur?
Parfois. C'est la différence entre un vrai écrivain et un écrivain amateur: un véritable écrivain doit écrire même quand c'est douloureux. Un acteur joue même lorsqu'il est blessé. Exceptionnellement ça m'arrive de ne pas écrire parce que je n'en ai pas envie. Mais la plupart du temps, il faut écrire malgré tout. Surtout pour un romancier: écrire un roman c'est très très long -c'est presque comme un mariage: si vous attendez d'être de bonne humeur pour vous y mettre, ça risque de mettre du temps avant d'arriver.

D'autres jours bien sûr, c'est passionnant, excitant. Si c'est douloureux tout le tempsil fait peut-être changer de vocation... (Il rit) Mais la douleur est inévitable.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?
Peut-être Gatsby le Magnifique - l'un des livres les plus parfaits que j'ai jamais lus. C'est un si petit livre, qui saisit si parfaitement ce qu'on appelle le «rêve américain». J'adore ce livre.

Vous aimez parler de vos livres ?
Pas vraiment. (Il rit). J'aime ce que je fais, mais j'ai parfois l'impression que si je l'explique trop, je vais le corrompre, l'avilir, que ce que j'avais à dire, je l'ai écrit. Si vous voulez savoir ce que je voulais dire, lisez le livre! Mais j'ai aussi des questions sur les livres que je lis. Et j'adorerais pouvoir poser des questions à Céline ou Fitzgerald, donc je comprends le besoin d'en parler.

 

Le dernier livre de Jay McInerney est un receuil de nouvelles intitulé Moi Tout craché (The Last Bachelor en anglais), que vous trouverez en grand format aux éditions de l'Olivier, ou en poche chez Points. Points réédite par ailleurs le roman Toute ma vie (Story of my life), longtemps épuisé.

 

22/09/2010

Alain Mabanckou: «Dans notre pays un chef doit être chauve et avoir un gros ventre.»

Alain Mabanckou, Demain j'aurai vingt ans.


LA B.O. DU LIVRE

LA RENCONTRE

Alain Mabanckou est, comme beaucoup le disent, plus sérieux que ses romans. On sent chez lui le professeur de littérature (qu'il enseigne à Los Angeles), au discours construit, réfléchi. On sent aussi chez lui l'homme déraciné, ré-enraciné, ailleurs, quelque part entre la France et les Etats-Unis, sur un fil entre l'Occident et l'Afrique. Mabanckou est pris dans ses contrastes d'enfant élevé au Congo, mais au milieu de Pagnol, de Rimbaud -utilisé pour draguer les filles - de Cheikh Hamidou Kane. D'écrivain publié par la plus grande maison française et de sage professeur. Surtout, ne pas s'enfermer dans «sa noirceur».


C'est à la fois le professeur et l'écrivain qui m'explique pourquoi il n'utilise pas de point-virgule (le point-virgule a été violemment abandonné par beaucoup trop d'écrivains.). «Ca marque une hésitation, dit-il, une défaillance dans l'esprit de confusion. La virgule est une accélération, le point est une respiration. Le point-virgule est une saturation.»  Ca lui est sorti comme ça (je ne l'avais pas prévenu qu'on parlerait point-virgule).

Mais dans son roman, il prend la voix du bambin qu'il était, et me dit que pour trouver cette voix, il n'a eu «qu'à laisser parler l'enfant qui est [en lui]». On sent qu'il n'a pas eu à aller le chercher bien loin.


LE QUESTIONNAIRE


«Dans notre pays un chef doit être chauve et avoir un gros ventre». D'où vient votre première phrase ?
La première phrase d'un livre est souvent une vraie bataille. Parfois on ne sait pas quand est-ce qu'elle va arriver, on a déjà écrit deux ou trois chapitres, on se rend compte que la première phrase ce n'est pas celle-là. Puisque c'est la clé qui ouvre la porte du livre, c'est la phrase qui tue ou attire, ou créé la fascination ou la haine. En général les premières phrases je les entends avant de les écrire; il faut que ça soit comme quand vous mettez une clé dans la voiture, vous la tournez et hop, la voiture se met à partir. La première phrase ne vient pas forcément au moment où l'on commence à écrire.

«Ce qu'il y a de plus doux
Pour un chaud cœur d'enfant:
Draps sales et lilas blancs
Demain j'aurai vingt ans.»
Tchicaya U Tam'Si, Le Mauvais Sang. Pourquoi cet exergue?
Je l'ai choisi parce que le livre est traversé par l'esprit d'Arthur Rimbaud, que j'ai lu lorsque j'étais tout jeune. Mauvais sang est l'un des poèmes les plus touchants que j'avais lu alors, même si je ne le comprenais pas forcément à l'époque.


Où avez-vous écrit votre livre?
J'ai commencé quelques pages à Londres, j'ai continué beaucoup ici, à Paris, dans le 18e où j'ai un appartement. Je l'ai poursuivi en Algérie où j'étais allé vivre pendant un mois et ça se sent dans le roman, dans les passages qui se passent en Algérie. Puis je suis reparti enseigner à Los Angeles et j'ai écrit un peu là-bas, et je l'ai terminé à Montreuil. Mes livres suivent toujours des itinéraires de scoot. Pour moi la géographie importe peu. Je n'aime pas avoir un bureau parce que ça créé des automatismes. Je n'aime pas prendre l'écriture comme un travail forcé, comme une obligation. Rester dans une chambre, derrière un bureau, ça confine le roman et le lecteur le ressent, le roman devient auto-centré, insulaire.

En combien de temps?
Entre deux et trois ans. Mon roman brasse beaucoup de choses, il devait s'écrire par petites touches, par petites teintes.


Pourquoi, pour qui l'avez-vous écrit?
Pour une paix intérieure personnelle, et pour rendre hommage aux ombres de mon enfance. Mes propres parents. Pour rendre compte de mon état d'esprit dans un monde de plus en plus compliqué. Mais d'abord pour moi-même.


Est-ce qu'il a été douloureux, compliqué à écrire?
Tout livre que j'écris est empreint de la douleur du moment. Mais là il a fallu plus de patience, de temps, de travail que d'habitude, pour trouver le ton juste. Et j'ai sans doute eu besoin de plus de calme que d'habitude.


Quel réalisateur voudriez-vous voir réaliser votre livre?
Jacques Audiard. S'il m'écoute, il sait qui est mon éditeur... Et mon ami Michel Blanc, avec qui je travaille à un projet de film.


Vous avez écouté une musique particulière pendant l'écriture?
Les chansons de Brassens, que j'écoutais beaucoup quand j'étais jeune, et que j'ai laissé dans le livre. Et puis des musiques congolaises des années 60/70 pour me replonger dans l'ambiance de ces années-là.


Quel livre auriez-vous voulu écrire?
Le Livre de ma mère, d'Albert Cohen. C'est mon livre de chevet.


Qu'est-ce que vous lisez en ce moment ?
Sur la Route de Jack Kerouac, la version définitive, le rouleau [qui vient d'être réédité, ndlr]. Je m'en veux parce que je n'avais jamais lu ce livre, mais au moins je ne serai pas corrompu par la version tronquée, je lis directement la version complète.


Aimez-vous parler de vos livres ?
On est obligés, les journalistes nous forcent à le faire, et souvent nous ne sommes pas les meilleurs pour en parler. On préfère les écrire.

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