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21/10/2011

Madison Smartt Bell, écrivain possédé

madison_smartt_bell.jpegEn voyant arriver Madison Smartt Bell, dans un petit hôtel près d'Odéon, on se dit qu’il a l’air plutôt normal. Quelques bagues à tête de mort, une rose séchée autour du coup... On a vu bien plus excentrique.

Par ailleurs, Madison Smartt Bell, en France pour la promotion de son roman La Couleur de la Nuit, parle français, avec juste ce qu’il faut d’accent américain pour flouter quelques mots. Il a vécu à Paris. Cela le rapproche encore, forcément. Mais c’est aussi en Haïti qu’il a appris la langue. Et c’est en Haïti que les normes communes se dissipent. 

«Quand je suis allé en Haïti, j’ai été confronté à l’existence des esprits. J’ai compris qu’ils existent réellement pour les Haïtiens – et pour moi. J’ai compris les relations que les habitants entretiennent avec une foule d’esprits, «les invisibles». Ces esprits ne sont pas au Ciel comme un Dieu des grandes religions monothéistes, ils sont au contraire toujours disponibles, derrière un miroir, dans un verre, partout. Et je vis avec eux». Madison Smartt Bell est un écrivain possédé, un écrivain vaudou. Il vit avec les esprits. 

Ce n’est pas Haïti qui a tout déclenché cependant. Dès ses débuts d’écrivain – il a alors une vingtaine d’années – Madison Smartt Bell «sentait» déjà quelque chose. Si ce n’était des esprits, des mises en transe, des absences… «Une nuit, raconte-t-il (il était alors étudiant à Princeton), je me suis mis à écrire, il était 19h ou 20H. Je suis entré dans l’écriture, et soudain c’était l’aube. J’avais entre les mains une nouvelle, et laissez-moi vous dire qu’elle n’était pas mal du tout». Il ne se souvenait pas de l’avoir écrite. Il n’aurait su dire et ne saurait encore aujourd’hui, comment les mots avaient jailli. Mais de fait ils avaient jailli. De cette nuit ne restait donc aucun souvenir, qu’une nouvelle et  une sorte de catharsis.

Sous la dictée

Après cette nuit, ça n’a pas toujours été facile, d’entrer en transe. Et il ne sait toujours pas faire «de grande transe à la haïtienne», il en a même abandonné la recherche. Mais une transe pour écrire, désormais, c’est acquis. Il sait se mettre dans ce demi-sommeil que l'anglais nomme «sommeil crépusculaire». «J’écris alors dans ma tête, je tisse le texte, puis je me maintiens dans cet état pour le continuer». Madison Smartt Bell croit à l’inspiration créatrice, «c'est un esprit qui s'empare de toi, quelque chose de mystique».

C’est ainsi qu’est venue La Couleur de la nuit. «J’ai entendu une voix» - «c’est la vérité», assure l’écrivain. «C’est comme ça que j’ai su commencer. Ca n’arrive pas toujours de façon aussi simple, mais là c’est venu comme un éclair. J’ai écrit comme sous la dictée. C’était une très jolie expérience».

Purge

Etonnant, ce mot joli, pour un roman qui romance les crimes de Charles Manson, raconte la violence au sein d’une secte – mystique – et les affres par lesquels est passée l’héroïne Mae, entre autres fréquemment violée par son frère quand elle était jeune. Jolie, l’expérience d’écriture de ce roman? «Je n’avais presque pas remarqué que c’était si violent, parce que le roman s’est écrit dans une simple liaison entre la voix qui dictait et mes mains sur le clavier».

Mais si l’écriture reste une nécessité pour Madison Smartt Bell, bien que l’expérience soit si évanescente, c’est que le sentiment de catharsis éprouvé la première fois, dans ses 20 ans, demeure. «On se sent lavé, vidé. On revient mieux en soi-même».

La violence de son roman, lumineux, ample, vise la même catharsis selon lui. Il demande si l’on a trouvé la violence insoutenable, dans son roman? On doit bien avouer que non, que l’on n’avait pas lu un roman si incandescent depuis longtemps. Un roman qui travaille à l’infini sur la couleur et la matière, magnétique. Psychédélique, littéralement. Le roman s’ouvre sur l’effondrement du 11 Septembre – vision d’une violence prodigieuse qui déclenche le souvenir d’une autre violence, celle que Mae a vécue dans le passé. Alors que l’héroïne assiste à l’effondrement, elle raconte: «Il n’y avait pas de limite au temps que j’étais libre de passer à dévorer ces images. Comme d’un fruit qui mûrit jusqu’à l’éclatement, la brusque dilatation, encore et encore, et puis la chute.» Puis, plus loin: «Les avions arrachaient des morceaux au flanc des tours, les splendides voiles de flammes orange rugissaient, et les mortels s’élançaient des fenêtres rougeoyantes étincelantes, pareils à des flocons tourbillonnant à l’intérieur d’une boule de neige, et la tour frissonnait, se déformait, s’épanouissait et retombait en gerbes».

Les flammes surgissant des tours noires, la luminosité et ses couleurs or surgissant de la violence du roman, comme la catharsis se dégageant de la violence même. Comme l’écriture surgissant de la transe nocturne. La couleur de la nuit.

La Couleur de la Nuit, de Madison Smartt Bell, chez Actes Sud

07/10/2011

Ce qu'écrit Thomas Tranströmer

tr«J'ai hérité d'une sombre forêt où je me rends rarement. Mais un jour, les morts et les vivants changeront de place. Alors, la forêt se mettra en marche. Nous ne sommes pas sans espoir. Les plus grands crimes restent inexpliqués, malgré l'action de toutes les polices. Il y a également, quelque part dans notre vie, un immense amour qui reste inexpliqué. J'ai hérité d'une sombre forêt, mais je vais aujourd'hui dans une autre forêt toute baignée de lumière. Tout ce qui vit, chante, remue, rampe et frétille! C'est le printemps et l'air est enivrant. Je suis diplômé de l'université de l'oubli et j'ai les mains aussi vides qu'une chemise sur une corde de linge.»

C'est un peu la fête de Castor Astral, qui publie Thomas Tranströmer, à qui l'Académie suédoise a décerné jeudi le prix Nobel de littérature 2011.

09:46 Publié dans littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : thomas tranströmer, poésie |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

20/09/2011

Jonathan Franzen à Paris. Mangeons des fraises.

photo.JPG

Ironie de l'actualité culturelle. Jonathan Franzen était à Paris lundi soir, au théâtre de l'Odéon, pour une courte interview publique - il était interrogé par Nelly Kapriélian - et une lecture. Il a lu en anglais (un peu trop vite) et Charlotte Rampling a lu en français. Alors que Tristane Banon finissait de s'exprimer dans le Grand Journal, sur l'affaire DSK et la tentative de viol dont elle l'accuse, Charlotte Rampling lisait un extrait consacré au viol dont Patty, héroïne du chef d'oeuvre de Franzen, est victime. Elle est alors lycéenne.

«Pour ne pas réveiller sa petite soeur, [Patty] alla pleurer dans la douche. Ce fut, sans exagération aucune, le moment le plus misérable de sa vie. Aujourd'hui encore, quand elle pense aux gens qui sont opprimés dans le monde ou à ceux qui sont victimes d'injustices, quand elle pense à ce qu'ils doivent ressentir, son esprit revient toujours sur ce moment-là. [...]

«La coach appela chez Patty et parla à sa mère qui, comme toujours, essouflée et prête à partir pour une réunion et n'avait donc ni le temps de parler, ni les ressources morales nécessaires pour admettre qu'elle n'avait pas le temps de parler; et donc la coach, dans le téléphone beige du Département d'éducation physique, prononça ces paroles indélébiles: "votre fille vient de me dire qu'elle avait été violée hier soir par un garçon du nom d'Ethan Post." La coach écouta ensuite pendant une minute et dit, "Non, elle vient juste de me le dire... Oui, c'est ça... Hier soir, oui... Oui, elle est là." Puis elle tendit le téléphone à Patty. 

«Patty? dit sa mère. Tu vas... bien?

- Oui, ça va. 

- Mrs Nagel me dit qu'il y a eu un incident hier soir?

- L'incident, c'est que j'ai été violée.»

*****

Mais bon, la fiction n'est pas la réalité, et chez Franzen, tout est drôle même le viol - pas poilant hein, mais subtil, ironique, vous arachant un sourire en même temps qu'un «rho» réprobateur. 

C'est quoi cette fraise?

Avant les lectures, il y a eu quelques questions/réponses.  A Nelly Kapriélian qui lui a demandé comment définir son roman, puisqu'il refusait de dire que c'était un roman sur la famille, sur l'Amérique, ou sur la liberté, il a répondu en racontant une anecdote. 

«Parfois je suis en avion, et j'essaie de ne pas parler à mon voisin, parce que je crains toujours que l'on me demande "que faites-vous?". Mais occasionnellement, cela arrive, alors que répond que j'écris. Des romans? me demande mon voisin. Oui. Des romans inventés? [Euh, là je ne dis pas que les romans sont par essence inventés, c'est ce qui les définit] je dis "tout à fait". Et là on me demande, quel genre de romans? Et je ne sais pas répondre à cette question. (...) Les thèmes sont simplistes. J'essaie surtout d'écrire une histoire que les lecteurs auront envie de lire. Et si l'on me demande de quoi parle ce roman, la réponse est si honnête, si concrète, que je peux à peine le dire: c'est l'histoire de quatre personnes. Quatre personnages que j'ai passé dix ans de ma vie à construire, c'est tout. Demander "de quoi parle ce roman?", c'est comme dire, "c'est quoi cette fraise?"»
PS: On devrait faire plus de lectures d'écrivains contemporains dans les théâtres. C'est génial, en France on en fait très peu, aux Etats-Unis c'est très courant.
PS 2: Plus je repense à Freedom, plus j'aime ce livre.
PS 3: Sur la photo, le point blanc à gauche, c'est Charlotte Rampling, le point blanc à droite, c'est Jonathan Franzen. Le coupable de la photo c'est l'iPhone. Et un peu moi. Mais surtout l'iPhone. 

31/08/2011

Avez-vous déjà rêvé de tuer votre épouse?

Adam Ross 2 (c) Hannah Assouline - éd 10-18.JPGPour tuer votre épouse, et commettre le meurtre parfait, mieux vaut que celle-ci soit dépressive. Si en plus elle est allergique à un aliment, c'est la combinaison parfaite. Les arachides, par exemple? Asseyez-la alors à une table, un bol de cacahuètes devant elle. Cachez son injecteur (pour son traitement) dans sa chambre. Et enfoncez-lui les cacahuètes dans la gorge. Il ne faudra que quelques instants pour qu'elle soit consumée par une mort douloureuse. Quand la police interviendra, et que vous serez le seul témoin, des traces d'arachides sur les doigts, vous direz qu'elle s'est suicidée aux cacahuètes, qu'elle avait caché son auto-injecteur d'épinéphrine, et que vous avez tenté en vain de la sauver, en plongeant vos doigts dans sa gorge pour lui faire recracher le poison.

C'est le meurtre parfait que commet David Pepin, l’un des trois héros du thriller oléagineux, excitant et ambitieux d'Adam Ross, Mr Peanut. A moins que son épouse Alisson ne se soit réellement suicidée? Ou que tout ça n’ait été qu’un rêve? La question n'est pas tellement là. Derrière l'enquête policière, celle véritablement menée par Adam Ross - qui jure ne penser que «très rarement» à tuer son épouse - c'est de savoir comment survivre au mariage.

Ne niez pas vos pulsions meurtrières…

«Je pense que tout le monde se demande, à un moment ou un autre: et si ma femme mourait? Et tout le monde aimerait parfois que cela se produise, mais sans ressentir la culpabilité liée au meurtre. Quand on est avec quelqu’un depuis des années, on se sent responsable du bonheur de cette personne, et de son malheur à d’autres moments. Je crois que l’on rêve parfois d’être soulagé de cette responsabilité». Ces pulsions meurtrières sont très présentes, selon Adam Ross. «Je ne crois pas que le livre aurait si bien marché, dans autant de pays, s’il n’avait pas touché une corde sensible», souligne-t-il.

Pour raconter les affres du mariage, Adam Ross a décidé d’imbriquer trois histoires. Celle de Pepin, fou de sa femme dépressive et obsédé par sa mort. Celle du détective Ward Hastroll, qui enquête sur la mort d’Alisson Pepin, et subit la dépression de sa propre femme. Celle de Sam Sheppard – ce célèbre chirurgien accusé du meurtre de sa femme, qui devient sous la plume de Ross, détective, après l’affaire.

«J’aime dire que Mr Peanut, c’est l’histoire d’un mariage qui raconte l’histoire de trois mariages ou bien celle de trois mariages qui en racontent un seul. Les deux inspecteurs et le suspect se découvrent des similitudes». Et en regardant son mariage à travers ses avatars (ou ses simulacres?), David Pepin essaie de mieux comprendre son propre mariage.

Qu’est-ce qu’on aime, quand on aime quelqu’un?

Ce qu’il y a à comprendre? Qui est l’autre par exemple. Annonçons-le d’emblée, Adam Ross n’a pas la réponse. Mais l’interrogation est celle de Paul Ricoeur dans Soi-même comme un autre par exemple. Comment le soi se maintient-il et se reconnaît-il dans le temps? Vous épousez une femme mince, qui prend 50 kilos, ou une femme grosse, dont vous aimez le poids, qui devient obsédée par l’idée de mincir? Est-ce toujours la même femme? C’est ce que cherchent à comprendre les protagonistes du roman, mariés à des femmes qu’ils ne reconnaissent plus, et qu’ils aiment pourtant. «J’ai un ami qui était marié à une femme atteinte de troubles bipolaires, raconte Adam Ross. C’était  une femme brillante, bardée de diplômes. Aujourd’hui, c’est littéralement devenue une clocharde. Son comportement était devenu si incontrôlable, si destructeur, que son mari a été obligé de la quitter. Elle vivait dans la rue. Vous imaginez la culpabilité quand vous abandonnez quelqu’un comme ça? Mais elle n’était plus celle qu’il avait épousée.

Les gens changent, à des niveaux différents. Ce que chacun devient, le couple ne le devient pas forcément». C’est aussi ce qu’évoque Pascal dans ses Pensées quand il interroge: «Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté l’aime-t-il? Non, car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme?»

Roman hitchcockien

Mr Peanut, c’est du Ricoeur et du Pascal, mais c’est aussi surtout du Hitchcock. Dans les détails: les noms des lieux, des personnages (Ward Hastroll est l’anagramme de Lars Thorwald, personnage de Fenêtre sur Cour). «J’ai aussi volé des morceaux de dialogues entiers», se réjouit l’auteur. Mais surtout dans l’alliance du thriller et de la dimension psychologique.

«Dans les films d’Hitchcock, beaucoup de protagonistes projettent sur les femmes, qui leur demeurent inconnues, leurs fantasmes et leurs propres désirs. Dans Vertigo, Scottie, le personnage du détective, tombe amoureux d’une femme dont il pense que c’est l’épouse d’un ancien ami d’école, Gavin Elster. Elle se suicide, il a le cœur brisé. Il tombe amoureux d’une autre femme ensuite, parce qu’elle ressemble à la première. Il se trouve que c’est la première. Que la première ne s’est jamais suicidée. Et qu’elle n’a jamais été mariée à l’ancien ami d’école non plus; car Galvin Ester avait tué sa femme et embauché une autre pour jouer le suicide et avoir ainsi un témoin – un témoin détective qui plus est. De qui Scottie tombe-t-il amoureux sinon de quelque chose en lui-même, qu’il projette? La femme aimée est fantasmée». Peut-être les personnages d’Adam le sont-ils aussi. Le plaisir de les lire, non.

 

Mr Peanut, Adam Ross, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Baptiste Dupin, chez 10/18 (508 pages - mais qui valent le coup)

02/05/2011

Jess Walter: Manuel pour se marrer avec la crise économique

jess_walter.JPGLA RENCONTRE

Le manuel est simple à suivre, il tient en un seul commandement: lire La Vie financière des poètes, de Jess Walter. Cet écrivain (ex-journaliste qui a laissé tombé les journaux il y a dix-sept ans), et qui est aussi drôle que ses livres (ce qui n'est pas toujours le cas, disons-le) a vu ses potes, dans les années 90, quitter leur boulot pour aller monter des sites web. Quelle idée saugrenue. Chose plus saugrenue encore: ils sont nombreux à être devenus millionnaires, selon Walter. Mais lui ne comprenait pas... «J'étais un peu envieux, la plupart de leurs idées n'avaient aucun sens pour moi et pourtant ça marchait. Du coup j'avais envie que mon personnage ait cette envie aussi, de créer un site. Mais le truc le plus ridicule qui soit. Et que cette fois-ci, le ridicule ne lui réussisse pas».

Donc il a eu cette idée: raconter l'histoire d'un journaliste, Matt, qui monterait un site de poésie consacré à la finance. «C'était pousser la limite du ridicule, en restant dans la limite du réaliste. Poétiser la finance...» Sauf que ça ne fonctionne pas. La crise financière lui tombe dessus, sur lui, sa famille, son emprunt bancaire. Pour s’en sortir, il essaie de se reconvertir dans le trafic de drogue (douce) pour payer sa banque et l'école privée de ses gamins. Véridique.

C'est un mélange de Weeds et de Breaking Bad, et de Nick Hornby, trempé dans l'humour noir, avec des titres de chapitre comme «Dave le dealer veut examiner mon cul», des phrases comme «ce type aime le journalisme comme les pédophiles aiment les enfants». Et la chronologie suivante pour expliquer le déclin de la presse: «Années 50: La télé arrive et il s'avère que la plupart des gens préfèrent recevoir les nouvelles lues par un type avec des cheveux en plastique moulé, qui fume une cigarette. Années 60: l'évolution et de meilleurs habitudes alimentaires font qu'un premier père arrête cesse de lire le journal aux toilettes... comme le premier poisson qui marcha sur terre»

[En vrai, je pense surtout que la lecture aux toilettes s'est féminisée, que ce n'est plus réservé aux pères. Tant mieux.]

Jess Walter restitue formidablement bien l'Amérique en crise (que je connais pour de vrai, je suis allée passée six mois dans le Missouri. Comment ça c'est où le Missouri? C'est là) et il en rit. Il dit que c'est son côté journaliste. «Je crois que trouver la crise économique risible, cela vient de mon passé de reporter, m'a-t-il expliqué: rire des tragédies, c'est une chose que l'on fait quand on est journaliste, on est obligé de créer une distance. Et je ris sans cesse de ce que je ne devrais pas. J'ai un humour noir. Je regarde CNBC, j'écoute NPR, et je me marre. Et nous-mêmes nous avons vécu brièvement les problèmes que vit Matt et sa famille. Ma femme a été au chômage un moment, ma maison a perdu un tiers de sa valeur... Il faut pouvoir rire de soi-même».

Le monsieur cramoisi et Leopardi

Mais ce roman raconte aussi, en pointillés, ce qu'est un monde de chiffres (un monde réglé par la finance) dans lequel la poésie n'a plus cours. Quelle idée risible, n'est-ce pas, que de faire de la poésie avec la finance? Parce que les chiffres ce sont des choses sérieuses. Comme sur la planète du monsieur cramoisi, qui n’a jamais respiré une fleur, jamais regardé une étoile, jamais rien fait d’autre que des additions. (Moyennant quoi, le monsieur cramoisi «n’est pas un homme, c’est un champignon!»)

Ce roman raconte l'importance des mots, face aux chiffres. Un peu comme quand Leopardi (poète, génial) craignait déjà, au XIXè siècle, dans son pessimisme de poète, que la poésie disparaisse. Il mettait face à face le langage scientifique, fait de mots arides alors appelés termes, et la poésie. Le premier éveille «dans notre esprit l’idée la plus isolée, la plus solitaire et circonscrite qui soit; tandis que la beauté du discours et de la poésie consiste à susciter en nous des groupes d’idées et à faire errer notre esprit parmi la multitude des conceptions, dans ce qu’elles ont de vague, de confus, d’indéfini et d’indéterminé». «La raison est ennemie, dans les événements humains, de presque toutes les grandeurs».

Si Leopardi avait du mal avec le langage scientifique, imaginez-le face à la crise financière. Quelle bonne idée de vouloir la poétiser. Avec humour.

LE QUESTIONNAIRE

«Et derrière le comptoir, Rahjiv, toujours patient, croise mon regard, les paupières à demi baissées, pendant qu'il encaisse un autre ricaneur qui empeste le patchouli - Reeses's Pièces, Red Bull et tacquito au cheddar -et il pense sans doute : Ah, ces gamins, Matt... mais peut-être pas car Rahjiv ne connaît pas mon nom et je ne porte pas de badge». Pourquoi cette (longue) première phrase ?
Le roman parle de l'Amérique actuelle, donc je voulais qu'on sente son atmosphère. Et je crois qu'on la sent bien dans les 7/11 [une chaîne d'épiceries] où j'ai décidé de commencer mon livre. Tout partait d'un jeu de mot entre 7/11 et 9/11 [le 11 septembre en anglais se dit 'nine/eleven']. Mon dernier livre était sur les attentats de New York et une dame m'avait un jour demandé si mon livre parlait du 7/11, au lieu de 9/11 ... Et je me suis dit qu'elle avait raison, qu'entamer un roman dans un 7/11 était la meilleure manière de saisir l'atmosphère actuelle des Etats-Unis.

cover_walter.jpgPourquoi cet exergue de Saul Bellow: «Les poètes doivent rêver et rêver en Amérique, c'est pas du gâteau».
J'adore Saul Bellow et mon roman me faisait un peu penser au sien, Herzog: l'histoire d'un homme en conflit avec lui-même, en train de s'effondrer. J'avais vu cette citation avant, et je m'étais dit que c'était le genre de phrases complètement vraies mais qui peuvent vouloir dire tout et n'importe quoi ? Et en même temps cela parle de poésie et des difficultés en Amérique, ce qui est au centre de la vie de mon personnage, qui veut monter un site parlant de la vie financière en poésie, dans l'Amérique en crise. Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire mais je trouve ça très beau et probablement complètement vrai.

Où avez-vous écrit votre roman ?
Dans mon bureau, sur Lake union à Seattle, et puis je voyage beaucoup. A l'inverse de mes autres livres, c'est écrit à la première personne, et au présent, et cela me semblait presque être un riff burlesque. J'en lisais des extraits lors de séances de lectures publiques, alors que je n'avais pas fini le livre. Je lisais des passages en cours d'écriture, pour voir ce que ça donnait à l'oral. Je pense que c'est un roman très oral.

Combien de temps avez-vous mis à l'écrire ?
C'était particulier, c'était comme s'il y avait une voix dans ma tête, celle du narrateur, Matt, qui écrivait toute seule. D'habitude mes livres sont beaucoup plus écrits, plus construits. Là c'est comme si je devais simplement retranscrire la voix. En août et septembre 2008 j'ai écrit les chapitres essentiels, et le reste en quatre ou cinq mois ensuite. D'habitude cela me prend environ trois ans d'écrire un livre.
J'ai dit à mon ami Richard Russo que ça avait été un livre très facile, très rapide à écrire. Il m'a dit que lui aussi en avait eu un très facile à écrire, qu'il l'avait dit à William Kennedy qui avait répondu «on n'y a le droit qu'une fois». J'ai un autre roman en cours depuis une dizaine d'années - j'imagine qu'ils se compensent.

Pourquoi/ pour qui écrivez-vous ?
J'écris... sans penser aux lecteurs franchement. Les mots s'alignent. Pour ce livre, d'une certaine manière j'étais dans l'optique de plaire aux gens, parce que l'humour de Matt suscite ça, comme quand les gens font des blagues, pour faire rire la galerie. Mais je le faisais sans penser aux lecteurs. C'est presque auto-hypnotique.
Mais de toute façon c'est une nécessité d'écrire. J'écris tous les jours, 7 jours sur 7, et en vacances... Et puis je suis un peu insomniaque, donc j'ai du temps pour ça! Je me lève à 4h30 ou 5h parfois et trente minutes plus tard je suis à mon bureau. Quand je suis dans une période fluide, je peux me lever encore plus tôt, tout excité à l'idée de continuer.
Il y a des gens qui veulent être écrivains, et d'autres qui veulent écrire. Pendant sept ans j'ai écrit des nouvelles que personne n'a publié, et je me suis prouvé que j'écrirais quoi qu'il arrive, même si personne ne voulait de mes écrits. Pour devenir écrivain, ça aide de vouloir écrire. [Il rit] Il n'y a pas tellement de gens vraiment têtus. Il faut l'être. Et puis certains partent évidemment avec une facilité: il y a des raconteurs d'histoire comme d'autres ont l'oreille absolue. Cela ne fait pas tout, mais il doit y avoir un petit truc neurologique, un petit avantage de départ.

Vous écoutez de la musique en écrivant?

J'en écoute, toujours, pas très fort, en fond sonore. Et j'épuise 20 ou 30 CD pour un roman, je les écoute en boucles, jusqu'à ne plus en pouvoir. J'ai écouté Neutral Milk Hotel pendant l'écriture de ce livre par exemple. La BO serait Fake Empire de The National. Et puis il y a une autre chanson d'un groupe dont vous n'avez jamais entendu parlé parce que ce sont mes copains: c'est un groupe qui s'appelle Missionary Position. Dans l'une de leur chanson, il y a ce vers qui dit «You used to like something about me» et j'imagine très bien le narrateur, Matt, dire ça à sa femme Lisa.

Si votre livre devait être adapté au cinéma, quel réalisateur choisiriez-vous ?

Et bien je viens de finir le script et Michael Winterbottom doit le réaliser. On cherche les fonds, mais... voilà, mon choix ce serait lui! J'adore 24 Hour Party People, et j'adore l'adaptation qu'il a faite de Tristram Shandy et visuellement, j'ai été vraiment fan de The Killer Inside me - même s'il y a des moments quasi irregardables... C'est très différent de mon livre, mais ce serait super. Et vous savez quoi? Jack Black veut jouer le rôle principal.

Il n'irait pas du tout pour le rôle.

Clairement, je ne pensais pas à lui au départ! Mais au moins cela dissuadera les gens de penser que c'est autobiographique [Jess Walter est élancé, le visage presque sévère, et les yeux bleus. Vous voyez l'idée: pas tout à fait Jack Black]. Je pensais plutôt à Jason Bateman, ou quelqu'un comme John Cusack quand il était plus jeune.. Mais il m'a fait regarder certains de ses précédents films, et il a l'air de vraiment vouloir le rôle... Pourquoi pas.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?

Je viens de finir 2666 de Roberto Bolaño, c'était magnifique. L'an dernier, le livre que j'ai préféré était Skippy dies, de Paul Murray. Je me rends compte que j'adore les livres qui mélangent complètement les tonalités, qui sont très drôles et tristes, et effrayants... Visit From the Goon Squad de Jennifer Egan est comme ça par exemple, Cloud Atlas de David Mitchell aussi. C'est le genre de romans qui me parlent.
J'essaie simplement de ne pas lire de livres sur le même sujet que celui que j'écris. Par exemple je ne pouvais pas regarder Weeds ou Breaking Bad pendant que j'écrivais. Ils m'avaient volé idée mon deux ans avant que je ne l'ai: c'est le pire affront!

Vous aimez parler de vos livres?

Oui. C'est terriblement réducteur. On passe des mois, le plus souvent des années, à écrire des centaines de milliers de mots, et il faut tout à coup les réduire à quelques dizaines. Mais en même temps j'adore en parler, parce qu'écrire est quelque chose de solitaire, et c'est bien de parler à des gens. Surtout s'ils les ont vraiment lu!

LA B.O. DU LIVRE

Crédit photo Jess Walter: Hannah Assouline - 10/18

21/03/2011

Anne B. Ragde, la Norvège au bout de la plume

Anne B. Ragde.jpg

LA RENCONTRE

Anne Ragde vous ferait troquer vos vacances dans le Sud, maillot de bain et parasol, pour une croisière en Norvège septentrionale, là où vous ne pouvez fumer une cigarette à l'air libre sans manquer de souffle tant il fait froid. Elle vous ferait rendre vos billets pour les Bahamas contre des billets pour le Spitzberg, surnommé «Zona Frigida».

Dans son dernier roman publié en France intitulé ainsi, Zona Frigida, Anne Ragde raconte la croisière d'une caricaturiste branchée d'Oslo, qui a décidé de prendre du temps pour elle, pour régler une vieille histoire. Histoire liée au fait qu'elle enchaîne bière sur cognac sur vodka. Entre le récit de voyage et le thriller, Zona Frigida raconte aussi la lumière «d'un jaune gris, [sortant] du brouillard, le silence impressionnant, les oiseaux [qui dorment] sur la surface paisible de l'eau».

Acquérir le titre d’écrivain

Mais ce livre aurait bien pu ne jamais voir le jour. Anne Ragde, qui vous emporte si aisément de page en rivage, a failli ne jamais devenir écrivain. Il s'en est fallu d'une maîtresse d'école. Celle de son enfant. Anne Ragde avait écrit une histoire pour son fils de quatre ans. Et il était si enthousiaste qu'il ne cessait d'en parler à la maternelle. «La maîtresse a voulu le lire, se souvient l'auteure. J’ai un peu résisté et puis bon… Tout le monde à l'école a adoré. Le texte était très simple, mais ça a été un sacré succès. Et peu à peu je me suis mise à écrire, d'autres livres pour enfants, et puis des romans».

Il a fallu cinq livres publiés avant que l’écrivain ose se dire telle. «Je disais 'j’écris des livres', raconte-t-elle. Mais je ne me sentais pas à la hauteur de ce «titre» d’écrivain. Maintenant ça va. Parce que je sais que c’est ce que je vais faire jusqu’à la fin de ma vie, que je ne peux pas vivre sans ça».

La muse et les ulcères

Elle vit donc avec, pour et de la littérature. Elle a publié des dizaines de livres, dont La Trilogie des Neshov, vendue à des millions d'exemplaires en Europe et adaptée à la télévision en Norvège. Et Anne Ragde fourmille encore d'idées, au point de craindre de ne pas parvenir à tous les écrire. Une vie ne suffira pas, et cette vie y est pourtant consacrée.

Célibataire après trois mariages, habitant seul depuis que son fils est adulte, elle y passe ses journées. «C’est très dur, c’est beaucoup de boulot, plus que les gens ne le pensent. On n’attend pas à un bureau, un verre de vin à la main, qu’une muse vous inspire. Les journées sont longues, parfois pénibles, il faut beaucoup d’autodiscipline. J’ai écrit jusqu’à avoir des ulcères.»

Mais la liberté de ce métier, la jouissance guérit des contraintes. «J’écris pendant la journée, pas tôt le matin. Et j’adore écrire la nuit. Les week-ends n’existent pas. Je peux écrire n’importe quand, comme je veux. J’ai été mariée trois fois; j’adore les mariages! Et je m’entends très bien avec mes ex. Mais les maris, ça vous met des barrières, ce sont des entraves, rit-elle. Etre célibataire, c’est formidable.  Ce qui est indispensable dans la vie, ce sont les amis, et les amants. Si vous avez ça, vous avez tout».

Laisser son empreinte

Ou presque. Reste la Norvège, sans laquelle Anne Ragde ne pourrait pas écrire. Les paysages norvégiens nourrissent son écriture, dans le style, dans le froid qui parcourt les pages. L'auteure est parfois invitée en résidences d’écrivains, en Italie, en Allemagne. Mais qu'y ferait-elle? «Je ne pourrais pas écrire de la même manière là-bas, je ne serais pas dans mon élément».

La Norvège nourrit jusqu'à son envie même d'écrire. «J’ai cette maison sur une petite île, sur la côte norvégienne, avec une vue à 180° sur la mer, confie Anne Ragde. C’est un paysage incroyable qui vous donne envie d’apposer votre marque, de laisser quelque chose derrière vous dans ce paysage».

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Anne Ragde: «Pour être tout à fait honnête, je suis partie au Spitzberg pour piccoler»

LE QUESTIONNAIRE

zona-frigida.jpg«Pour être tout à fait honnête, je suis partie au Spitzberg pour piccoler.» Pourquoi cette première phrase?
Quand on écrit à la première personne, le lecteur croit que l’on est honnête, mais c’est faux, ce n’est pas toujours le cas, on peut au contraire le tromper encore mieux. Cette première phrase exploite cette ambiguité-là, évoque la question de l'honnêteté, et situe en même temps mon personnage, son rapport à l'alcool, son tempérament.

Mais la première phrase n'est pas forcément la première phrase qui vient. Ma première phrase vient souvent à la troisième page par exemple. Dans mon dernier livre, pas encore traduit en France, ma première phrase est venue à la 17e page. C’est très ennuyeux, parce qu’il faut alors effacer les seize premières… Il s’agit d’écrire pour ouvrir la porte du livre. Parfois on entre dans le livre à la troisième page, c’est là que se trouve la première phrase. Parfois le chemin est plus long.

Pourquoi cette absence d'exergue?
Ce n’est pas très fréquent en Norvège, cela paraît prétentieux, de se placer ainsi sous le signe de grands écrivains en les citant en exergue. Et puis cela donne l’impression qu’il faut une clé pour le roman, et que la clé est dans l’exergue. D’ailleurs moi je ne lis pas les exergues, je les saute!

Où avez-vous écrit le roman?

A Trondheim, dans ma ville, au milieu de la Norvège.

J’ai fait le voyage de Bea, mon personnage. Mais je n'ai pas écrit le roman pendant la croisière; là-bas, je prenais seulement des notes.

J’écris à mon bureau, sur mon ordinateur, entourée de mes notes et de photographies. Quand je fais des recherches, je prends toujours des photos de détails, que j’oublierais si je ne les immortalisais pas. Au moment de l'écriture, regarder ces photos me rappelle le tableau d’ensemble. Je photographie la nourriture dans une salle de restaurant, une poignée de porte, le levier d’une machine. Et en me souvenant du mécanisme, je me souviens de toute la scène.

Mon père était photographe et il prenait toujours des photos, c’est comme ça que j’ai tissé mon lien à l’image. Une image me restitue tout, même l’odeur d’un lieu.

En combien de temps l'avez-vous écrit?
Trois mois une fois que j’avais les photos, les cartes. Mais en écrivant nuit et jour. C’était entre le mari numéro 2 et le mari numéro 3: j’avais tout mon temps! On peut alors écrire 15 pages par jour.

L'écriture est parfois douloureuse. La plupart du temps en fait. Quelquefois je voudrais avoir des électrodes branchées sur mon cerveau pour que tout soit transféré directement à mon ordinateur. Il y a tellement de mots! Tellement de «il» et «elle», et «et»… Et puis il y a tous ces détails dans votre tête, sur lesquels il faut se concentrer en permanence…

Avez-vous écouté de la musique en écrivant le livre?
Je ne peux pas écrire sans musique. Avec Zona Frigida, je voulais ressentir le paysage, alors j’écoutais Beethoven et Mozart, parce que ce sont des morceaux puissants, un peu «whoofy» [elle prononce ce son étrange, comme en imitant le vent qui souffle]: là-bas, la nature est sublime et terrifiante, c’est une dualité que je retrouve chez Beethoven et Mozart.

Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé?

Le livre se passe dans une partie masculine du monde. C'est-à-dire une partie du monde avec des animaux sauvages, et qui vous tient à bonne distance, un paysage qui semble sur la réserve... Alors ce serait bien d’avoir une réalisatrice, cela ferait un équilibre. Anna Björk serait parfaite elle est très féminine, et n’a pas peur de s’aventurer dans des lieux difficiles. Ou Kathryn Bigelow, qui a fait Démineurs, sur la guerre en Irak.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?
Je ne peux pas lire de littérature pendant que j’écris. Sinon je volerais des phrases sans faire exprès, et je me sentirais influencée en permanence. Ou je lirais certaines phrases en me disant à quel point elles sont belles et que je ne suis pas une vraie auteure, parce que je n’écris pas si bien… Alors dans les périodes pendant lesquelles j’écris un livre, je lis des essais. Dès que je finis un livre en revanche, je me jette sur des romans. [Elle prend un regard gourmand.] J’ai des piles qui m’attendent, c’est ma récompense à l’issue d’un ouvrage!


Vous aimez parler de vos livres?
J’aime répondre aux lecteurs, avoir des questions de leur part et j’aime parler de mes travaux de recherche. Mais les questions sur le pourquoi j’ai écrit ce livre, pourquoi cette histoire, je ne sais pas.

La B.O. DU LIVRE


FRANK SINATRA - CASABLANCA - AS TIME GOES BY par Mukhran

20/02/2011

Et si les super-héros ne pouvaient plus bander?

mancassola.jpgImaginez un monde dans lequel Batman, ayant fini de coucher avec Robin, s'est lassé de ce partenaire de jeu, trop docile. Lifté, il s'est mué en fétichiste, se tartinant de lotion hydratante et s'arrachant les poils blancs. Il invite chez lui de jeunes femmes qu'il regarde se laver les mains, encore et encore. Puis se fait fist-fucker. Et un beau jour, se fait assassiner.

Voir tomber les idoles

Bienvenue dans le monde jubilatoire de La Vie sexuelle des super-héros. Marco Mancassola, l'auteur, ne manque pas d'air. Des héros de comics, il a fait des hommes vieillissant, au bord de l'impuissance. Regarder Mister Fantastic se morfondre d'amour pour une jeune arriviste, Mystique en animatrice télé, Superman atteint de rhumatismes, c'est la volupté qu'il y a à arracher les cheveux de ses poupées, à toucher les yeux des escargots pour qu'ils rentrent dans leur coquille. C'est délicieux.

«Je ne sais plus exactement comment l'idée m'est venue, mais le fait de prendre des figures fictives et de les rendre très réalistes, m'a toujours plu, explique Mancassola. Prendre des figures qui n'existent que dans notre imaginaire, et leur donner chair, leur donner une douleur et une sexualité... J'ai pris les contours externes des personnages: les noms, leurs superpouvoirs, pour que les gens sachent de qui je parlais. Mais je les ai vidés et j'y ai mis tout ce dont j'avais envie. Je me rends compte que j'ai été assez irrévérencieux.»

 

Et cela les rapproche de nous, ces surhommes et ces surfemmes*. Un peu comme voir Siena Miller se faire tromper par Jude Law. On est tous humains, vous voyez l'idée?

L'impuissance des super-héros et des Etats-Unis

Mais à cette délectation, se mélange une immense mélancolie. Celle d'ouvrir une fenêtre sur un monde devenu triste, sur celui de la gloire déchue. Les héros n'existent plus, restent les ruines et l'angoisse. Métaphore, simple mais efficace, de la situation des Etats-Unis. Ces héros qui ne bandent plus, impuissants, c'est l'Amérique impuissante. Ces super-héros victimes d'assassins fanatiques (car Batman n'est pas le seul à se faire assassiner), c'est l'Amérique face au terrorisme.

New York même - surtout - a changé. «Autrefois, c'était le centre du monde: un bouquet de tiges en béton plantées dans le granit, un dédale de rues dont les bouches d'égouts dégageaient en permanence la vapeur du rêve.» Désormais elle est amputée.


Red Richards du côté de chez Proust

La mélancolie est telle que la tonalité du roman tire plus du côté des écrivains intimistes que celle des auteurs de comics. «Je ne suis pas certain que les autres démarches qui se rapprochent de la mienne, comme Watchmen qui parodiait aussi des super-héros, m'aient vraiment influencés. C'est vraiment autre chose que j'ai voulu faire. Par exemple, pour moi, Mister Fantastic est un croisement entre les personnages que je connaissais, et Proust, dans l'obsession de l'objet amoureux, la jalousie. Quand j'écrivais Batman, je pensais à Bret Easton Ellis. Quand j'écrivais Mystique, à Philip Roth, qui restitue avec tellement de force le vieillissement, les interrogations sur la sexualité...» Ce roman, thriller, parodie, hommage, est un ovni crépusculaire.

* (Word ne corrige pas surhomme mais surfemme. Word est sexiste)

LA B.O. DU LIVRE


Janis Joplin - Summertime (Live Grona Lund 1969)

Marco Mancassola: «Autrefois, c'était le centre du monde»

LE QUESTIONNAIRE SUR LA VIE SEXUELLE DES SUPER-HEROS

«Autrefois, c'était le centre du monde: un bouquet de tiges en béton plantées dans le granit, un dédale de rues dont les bouches d'égouts dégageaient en permanence la vapeur du rêve.» Pourquoi cette première phrase?
Je voulais, avec une seule phrase, décrire un scénario, et le décor d'une ville réelle, mais aussi très imaginaire, imaginée. Une ville que nous connaissons tous surtout comme un fantasme. Je voulais décrire en une seule phrase ce rêve qui s'effrite sous nos yeux aujourd'hui. L'imaginaire américain est toujours omniprésent mais sa puissance s'étiole. Donc avec cette seule première phrase je voulais le rêve, la ville, le scénario, et aussi un sentiment, de nostalgie, de crépuscule.

Pourquoi cette absence d'exergue?
Le livre était déjà très long. [Il rit.] Non j'avais l'impression que le livre était très complet, qu'il n'y avait pas même une virgule à ajouter.

Où avez-vous écrit le roman?
Je l'ai écrit dans plusieurs villes. Je voyage beaucoup. Je l'ai commencé à Milan, en 2005- 2006, quand j'y vivais. Je voyais souvent mon éditeur et on en parlait beaucoup. Et puis je l'ai emporté avec moi à Londres, Berlin et New York. J'ai été l'invité d'une communauté d'artistes à New York pendant quelques mois, à Harlem. Je voulais sentir la ville, y expérimenter le quotidien. J'y avais déjà été pour des courts séjours. Là c'était très important d'y être, pour l'atmosphère du livre.

Comment est-ce qu'on écrit, quand on voyage sans cesse?
Dans chaque maison il y a des conditions différentes. Je vis d'une manière assez... sportive. Disons-le comme ça. Mon métier c'est d'écrire mais je n'ai pas encore vendu de best-sellers, je ne suis pas encore riche. Je vis toujours en colloc, ou dans des maisons pas forcément très confortables. Je n'ai pas un bureau à moi, où me concentrer. Par exemple à New York, j'écrivais à la bibliothèque, la grande, sur la 42e rue. Cela contribuait à l'atmosphère.  C'est un lieu très évocateur, qui me donnait une impression très new-yorkaise. Et j'écrivais aussi dans les cafés, les Starbucks...

En combien de temps l'avez-vous écrit?
Ca m'a pris trois ans, à faire presque exclusivement ça. J'ai écrit un script pour un petit film indépendant italien, et j'écrivais aussi des articles pour des magazines, Vogue Italie, Rolling Stone... J'écris pour des journaux pour l'argent mais aussi parce qu'en tant qu'écrivain, on est très seul, enfermé, devant son ordinateur. En tant que journaliste, on est au contraire obligé de rencontrer des gens, de se déplacer, de sortir, et c'est un bon équilibre.

Pourquoi et pour qui avez-vous écrit ce livre?
Se demander pour qui on écrit, c'est très utile quand on commence un livre, surtout pour le ton, la langue, le style. Auprès de qui veut-on que le récit résonne? Mais là je ne suis pas sûr de l'avoir fait. Je pensais sans doute à un moi un peu plus jeune, le moi qui «croyait» en quelque sorte aux super-héros.  

Pourtant les héros sont tous plus vieux que moi, ils sont dans leur dernière lueur d'érotisme. Ce qui est marrant, c'est que quand j'ai fait la promotion du livre en Italie, deux fois, des sexagénaires sont venus me voir en me disant «comment c'est possible qu'un homme de ton âge décrive si bien ce qu'éprouve un homme vieillissant qui tombe amoureux d'une jeune femme d'une vingtaine d'années. C'est exactement ce qui m'est arrivé!»  J'ai dit «je ne sais pas». Je ne sais pas.

Avez-vous écouté une musique particulière en l'écrivant? En avez-vous une à conseiller en le lisant?
J'écoute toujours de la musique en écrivant, mais pas une en particulier. La colonne sonore m'aide dans mon écriture. J'écoute de techno s'il se passe des choses très électriques. Si je suis plus dans la suggestion, dans l'émotion, j'écouterai plutôt de la musique folk. Et puis la musique est quelque chose de très visuel, donc ça dépend aussi des images que j'ai envie de créer dans le livre. Si je devais choisir une seule musique pour aller avec le livre, ce serait Summertime, Janis Joplin.

Si votre livre devenait un film, par qui voudriez-vous le voir réalisé?
Je choisirais un réalisateur qui ne soit pas Américain, comme moi. Plutôt un Européen capable de manier l'imagination américaine. Et ce serait quelqu'un de très talentueux dans le filmage des corps. Quelqu'un qu'on n'attendrait pas sur un film de super héros, et avec une manière physique, charnelle de filmer. Quelqu'un comme Patrice Chéreau: je me souviens la manière dont la lumière balaie la chair des acteurs dans Intimité. C'est un réalisateur qui sait rester très proche des corps.

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?
Je lis Freedom, de Jonathan Franzen. J'ai lu un tiers du livre et je ne suis toujours pas complètement dedans, et pourtant chaque page est en elle-même incroyable. L'écriture est brillante. Mais je trouve ça plus lent que Les Corrections.

Vous aimez parler de vos livres?

Oui... Oui... Non, en vrai non. [Il rit]. J'aimerais que les livres se suffisent à eux-mêmes. Mais je me rends bien compte qu'il faut en parler, et que ça fait plaisir au public. Et que c'est parfois agréable.

08/01/2011

Jonathan Safran Foer: «Je me réveille à 4h du matin. Parce que je suis bizarre.»

LE QUESTIONNAIRE SUR FAUT-IL MANGER LES ANIMAUX?

La rencontre avec Jonathan Safran Foer, c'est ici...

Faut-il-manger-les-animaux.jpgPourquoi avoir écrit ce livre?

Je l'ai écrit parce que le sujet me tenait à cœur. Par ailleurs il me paraissait se tenir hors de la fiction, et mon statut de romancier ne m'oblige en aucun cas à n'écrire que de la fiction. Donc j'ai décidé d'écrire un essai. Après, «pourquoi ça me tenait à cœur?», c'est une question différente. Le sujet m'importe depuis que je suis enfant. Je crois que la plupart des enfants se disent à un certain moment que la viande est quelque chose d'étrange, que ça ne colle pas avec les autres histoires racontées par nos parents, avec le fait qu'ils nous demandent d'être toujours gentils, avec le fait que l'on a aussi parfois chez nous des animaux domestiques. Et cette contradiction m'est toujours restée en tête.

En combien de temps avez-vous écrit «Faut-il manger les animaux?», en comptant les recherches sur le terrain?

Ca m'a pris trois années complètes, avec les enquêtes, l'écriture.

Quel est votre rythme d'écriture?

Je me réveille à 4h du matin. Parce que je suis bizarre. Je travaille jusqu'à ce que mes enfants se réveillent, vers 6h du matin. Et puis, d'une manière ou d'une autre, je perds le reste de la journée. Je travaille un peu plus, mais en une journée, je travaille probablement trois ou quatre heures seulement. De 4 à 6, puis une ou deux autres heures dans la journée. Et puis je me couche à 22H.

Où est-ce que vous l'avez écrit?

A Berlin, où j'ai passé environ deux mois, et le reste à Brooklyn.

Qu'avez-vous écouté en écrivant le livre?

Je n'écoute jamais de musique en écrivant, je finirais pas taper les paroles des chansons. J'ai du mal à faire deux choses à la fois.

Vous n'avez rien pour vous accompagner?
Le café!

Si vous pouviez demander n'importe quel réalisateur d'adapter votre film à l'écran, lequel serait-ce?

Eh bien, Natalie Portman va en faire un film! Elle veut en faire un documentaire très personnel. Elle m'a contacté, elle m'a dit qu'elle avait adoré le livre. Je la connais maintenant, je vais éventuellement l'aider, mais ce sera surtout sa vision à elle. Et elle n'en est encore qu'au tout début.

Quel livre auriez-vous voulu écrire?

N'importe quel livre de Kafka ou de Bruno Schulz. Cent ans de solitude, ce serait assez bien. L'Odyssée ce serait assez génial. La Genèse ça m'irait. Et Hamlet est plutôt un bon livre aussi...

Qu'est-ce que vous lisez en ce moment?

Je lis L’imitateur de Thomas Bernhard. Ca pourrait être mieux que ça n’est, mais c’est bien. Je lis tout et n’importe quoi, du moment que quelqu’un me le suggère.

[Vous pouvez écouter des extraits de L'Imitateur ici]

Vous aimez parler de vos livres?

J'aime parler de ce livre-ci. J'aime ça plus que de parler de mes romans. En parlant de ses romans, on a parfois l'impression de les rétrécir, alors qu'en parlant de Faut-il manger les animaux, j'ai l'impression de lui donner de l'ampleur au contraire. Tout le but de ce livre est d'en parler le plus possible, de faire parler sur le sujet. Et c'est si dur de parler des romans, on trouve des réponses, des explications qui sortent parfois de nulle part, qui sont plus ou moins vraies, mais toujours un peu artificielles. Ce livre je pourrais en parler des heures sans avoir jamais épuisé le sujet.

12:13 Publié dans littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (4) |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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