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13/04/2011

Le président lit?

M.Le_President.jpg«Dans la fonction publique, il faut en finir avec la pression des concours et des examens. L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves... Imaginez un peu le spectacle! En tout cas, je l’ai lu il y a tellement longtemps qu’il y a de fortes chances que j’aie raté l’examen!

Vous vous souvenez? Evidemment, tout le monde s'en souvient. Sauf peut-être Nicolas Sarkozy lui-même, qui a expliqué à Franz-Olivier Giesbert (lequel le rapporte dans son livre M. Le Président): «Je lis aussi beaucoup de classiques. L’autre jour une jeune femme m’a dit: «Moi, je ne lis jamais les classiques». Je la plains. Elle ne sait pas ce qu’elle perd, la pauvre». Vous sentez tout l’amour pour les livres, dans ce «la pauvre» condescendant?

Taux de crédibilité?

Parce qu'à en croire Nicolas Sarkozy, se confiant au directeur du Point, les livres lui seraient presque devenus essentiels: «en ce moment, je suis obsessionnel, je lis tout, tout, tout». Il y a plusieurs passages drôles dans le livre - mais celui-ci est mon préféré: «Je viens de me replonger dans Corneille et Racine. Tu en sors subjugué. Il a dû en baver Corneille, la vieille gloire à son couchant, quand il a vu arriver Racine, le talent fait homme».

Il y avait plus de poésie dans la haine antisémite que Céline vouait à Racine (Racine ? Quel emberlificoté tremblotant exhibitionniste ! Quel obscène farfouilleur pâmoisant chiot) que dans le culte que lui voue nouvellement Sarkozy. Le talent fait homme? Sérieusement? *

Cet amour de Sarkozy pour les livres, ce n'est pas du tout crédible. Le président a sans doute lu (Racine donc, mais aussi Dumas, Borges, Proust, Simenon, Steinbeck). Mais cette passion lui serait venue, détachée de toute volonté de com', en plein mandat? A un an de la présidentielle? Pile quelques mois après que l'on a compris que Carla l'éduquait, lui mettant des DVD tous les soirs à défaut de lui filer son nesquik?

Le vantard discret

Par ailleurs, Sarkozy confie à FOG: «J'ai toujours lu énormément, mais je ne m'en suis jamais vanté». Or Franz-Olivier Giesbert explique que le président se vante tout le temps: «si ce n'est pas un petit caïd, c'est en tous cas un petit coq (...). Tel est Sarkozy: vantard et ramenard». Sans compter que le directeur du Point l'explique à plusieurs reprises, il a tendance à clamer haut et fort les propos tenus par les politiques. Sarkozy doit bien savoir qu'en parlant littérature avec un amoureux des livres, cela finira bien par sortir.

«Le ton du directeur de la centrale d'achat d'une chaîne d'hypers» décrit par FOG ne colle pas non plus franchement, avec un lecteur de Hugo. Je sais bien qu'à lire un auteur, on ne devient pas poète, mais si l'on est un tant soit peu amoureux des livres, de Racine, «le talent fait homme» (je ne m'en lasse pas), est-ce que l'on dit des choses comme «Descends un peu! Si t'as que... Si tu crois que... Si tu crois que... Si tu crois qu'c'est en insultant qu'tu vas régler le problème des pêcheurs, et ben pe-permets moi d'te dire, permets moi... pe-pe-tu-tu-tu-tu-tu... Eh ben viens!» ou encore «J'écoute, mais j'tiens pas compte!», et «On commence par les infirmières parce qu'ils sont les plus nombreux» et puis «Qu'est-ce que j'm'aperçois?» et enfin «Si y en a que ça les démange d'augmenter les impôts»...

A moins que tout ça, ce ne soit pour «faire populaire». Mais du coup il y aura un mépris du peuple qui ne colle pas. Ni avec Céline, ni avec Steinbeck, et surtout pas avec Hugo - qu'il classe dans ses auteurs préférés. Je sais bien qu'il a sans doute lu Les Misérables, et qu'il doit même être capable d'en citer des passages, mais juste au cas où, je me permets de revenir sur Jean Valjean.

Le bagnard le plus merveilleux du monde (je suis amoureuse de Jean Valjean, qu'on appellera J.V.) sort de prison, mais «libération n'est pas délivrance», il se retrouve jeté de partout comme un malpropre, jusqu'à ce qu'un évêque l'acceuille, lui offre à dîner et l'héberge. Et dans la nuit, J.V. se barre avec le panier d'argenterie. Le lendemain, les brigadiers frappent à la porte de l'évêque, tenant J.V. comme un voleur - qu'il est certes pour l'instant. Que dit l'évêque? Qui n'a plus de couverts en argent pour manger? Qui s'est fait tromper par le bagnard qu'il avait accueilli? Il dit «Ah! Vous voilà! Je suis bien aise de vous voir. Eh bien, mais! Je vous avais donné les chandeliers aussi (...) Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts?»

Vous allez dire: et alors? On ne peut pas lire des histoires de bagnards et de chandeliers quand on s'appelle Nicolas? Sans doute, mais on ne peut pas avoir Victor Hugo pour écrivain favori, et ne pas croire en l'espèce humaine - ou du moins à sa perfectibilité.** Et franchement, Nicolas (peine plancher, rétention de sûreté) n'y croit pas - ou mène une politique contradictoire. Pas très hugolien. Sans parler du style. (Victor: «Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne!» Nicolas: «Franchement moi chuis profondément européen mais ça me fait quand même bien plaisir que ce soit Alstom qui ramasse des marchés à la pelle plutôt que Mitsubishi ou Siemens».

Donc cet amour soudain de la littérature, je n'y crois pas. Mais pas du tout. Mais je ne l'ai jamais rencontré Sarkozy, moi. (Si, je l'ai aperçu une fois au Cap Ferret, il y a longtemps. Il avait des RayBan mais pas de livre dans les mains.) Donc je peux me tromper - peut-être a-t-il changé comme l'écrit Franz-Olivier Giesbert. Ou peut-être qu'il lit des Profils. Ca a toujours été très efficace.

Le plus dommage, c'est qu'en dézinguant les livres, comme La Princesse de Clèves, il en dopait les ventes. S'il fait semblant de les aimer, va-t-il leur nuire?

*Un ami qui a lu ce post m'a dit «mais c'est pas très explicite, tu veux dire quoi exactement en disant 'sérieusement'?» «Bah que la phrase de Sarkozy est complètement couillonne» « Mais pourquoi tu le dis pas comme ça?» Donc je vous le dis, cette phrase, je la trouve complètement couillonne.

**Note au lecteur qui se dit "tiens, je vais laisser un commentaire pour dire qu'on peut très bien aimer un auteur et pas être d'accord avec ses idées, parce que dis-donc, quand même Céline, Drieu etc". C'est vrai. Mais là je ne parle pas des idées de Hugo hein, sinon j'aurais évoqué l'idée de nation, et l'exaltation de l'identité nationale. Non?


- Franz-Olivier Giesbert, M. Le Président, Scènes de la vie politique 2005 - 2011 (Flammarion)

 
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