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21/09/2011

Les Morues, chick lit féministe

images.jpgJ’ai rencontré Titiou en 2009 – dans ses tiroirs, elle était déjà romancière. Elle avait débarqué à Slate, où je travaillais alors, et elle avait l’air d’être différente. Pas différente «j’ai grandi en Inde», ni différente «je suis monarchiste et vous êtes tous des journalistes bobos». Elle avait l’air comme nous mais pas vraiment.

Une première raison était qu’elle n’aime pas trop travailler, et qu’elle n’aime pas trop les gens non plus, et tout à coup elle allait (temporairement) passer de pigiste sur son canapé à journaliste dans une rédaction avec des gens (nous). (Elle nous avait même dessinés. Sur le deuxième dessin, là, je suis le personnage en bas au centre. Assez ressemblant). Elle le vivait assez mal au début.

Ensuite on est tous devenus copains mais Titiou est restée un peu différente, et c’est parce qu’il y avait une deuxième raison. Elle agissait différemment en société, de la plupart des filles que je connais. Elle agissait comme s’il n’y avait pas de différence entre une fille ou un garçon. Comme si personne, dans sa famille ou dans la société, ne lui avait jamais offert de Barbie, comme si nulle part dans son inconscient, n’était inscrite l’idée que ce sont les hommes qui rapportent de l’argent à la maison, et qu’elle pourrait parler un peu moins fort, quand même, vu qu’elle n’a pas de pénis. C’est son féminisme à elle, ferme et simple, qu’elle met en scène dans son roman paru fin août, Les Morues.

Les Morues, ce sont Ema («Comme Emma Bovary, mais avec un seul m, parce que l’époque est au raccourcissement des mots, à la simplification du langage, à la rapidité» explique Titiou), Alice, Gabrielle. Trois nanas canon, forcément, mais féministes aussi. Qui ont une charte, établie dans au comptoir d’un café parisien, à grand renfort de shots. Avec des articles comme celui prohibant « les généralités anti-mec du type “les mecs, tous des connards”» ou «“je ne me masturbe que quand je suis seule depuis longtemps”. Comme si la masturbation c’était juste un pis aller en l’absence de bite». «Le penchant actuel des femmes qui consistait à systématiquement tout mettre sur le dos des hommes ne paraissait pas plus pertinent aux yeux des Morues que la tendance médiatique à plaindre ces hommes d’avoir perdu tout repère viril.»

Chick lit policièro-féministe

Les Morues a parfois des allures de chick lit, mais elle en a surtout les avantages. La légèreté du ton, le divertissement du propos, un univers dans lequel on a envie de se couler – d’autant plus que c’est un univers où, quand on est déprimé, les bulles de Nesquik claquent sous la langue.

Mais le roman a aussi des allures d’essai – avouez-le c’est rare en chick lit. Outre l’intrigue pseudo-policière sur la RGPP (eh ouais), la très juste description des joies de l’Internet, son palliatif à la solitude, son impossible anonymat, et la difficulté de devenir un adulte avec des responsabilités, Titiou raconte à quel point c’est compliqué d’être une femme aujourd’hui.

«Moi j’ai été élevée dans un système matriarcal, un peu avec l’idée que les filles sont plus intelligentes que les garçons, les garçons ont un peu du mal à se concentrer, un peu comme des chiens. Alors que les filles sont intelligentes, elles lisent, elles sont cultivées». Elle ne rit pas vraiment mais un peu, c’est son ton acide. «Enfin un système complètement sexiste quoi», qu'elle a rétabli de façon plus égalitaire dans sa tête, en grandissant.

On ne voudrait pas faire de la psychologie de comptoir, mais cette enfance, ça pue l’absence de père? «Mon père est fou. Il était un peu trafiquant de drogues, un peu en prison, un peu en Inde pour des rites initiatiques. Il ne s’intéresse qu’à lui et à Dieu. Il est persuadé que je suis née par l’opération du Saint-Esprit. Alors que ma mère est anti-religion à mort». Devinez quel côté elle a choisi.  

Mais même quand une fille grandit dans un système lui permettant de comprendre qu’elle vaut bien un garçon, encore faut-il trouver un garçon qui la laisse se vivre comme telle.

Prenez Blester. Un mec assez cool, avec lequel Ema travaille et fait des vannes. Jusqu’au jour où il lui dit «Très jolie ta nouvelle robe. Ceci n’est pas une vanne». «S’en était suivie pendant quelques jours une montée en puissance sur le thème je te fais des compliments, on est de plus en plus gentils, on flirte, on s’allume, on se lance des défis très spirituels du genre “pas cap de me mettre une main au cul avant la réunion” (…) Après trois sessions dans les chiottes où Ema se demandait comment elle pouvait passer de la rédaction de son article à une levrette sur la cuvette des toilettes en l’espace de deux minutes, Blester avait déclaré qu’il n’arriverait jamais à lui faire la démonstration de ses talents sexuels dans un espace de trois mètres carrés. Il avait alors lancé un nouveau défi particulièrement osé “pas cap de baiser dans un lit”». Là, ça dérape.

Parce que prendre une nana en levrette dans les toilettes, ça marche si ce n’est pas une petite amie. Si elle le devient, l’acte devient dégradant. «La maman et la putain ça marche toujours, sur notre génération comme sur les précédents, juge l’auteure. C’est ce qui m’intéresse dans leur histoire, ça commence comme un jeu de rôle autour du sexe, et c’est à partir du moment où ils sont un vrai couple que ça devient dérangeant. En tant que femme, tu es progressivement sacralisée et du coup il y a des choses qui se mettent à le déranger, à le choquer».

Une génération à construire

La génération décrite dans Les Morues est née avec des effondrements. Le mur de Berlin et celui du 11-Septembre. «Deux effondrements physiques auquel s’opposait le développement d’un espace entièrement virtuel» songe la narratrice, Ema. «Ema avait la sensation que les dix dernières années avaient bouleversé le quotidien et l’exceptionnel, le particulier et le général bien plus profondément que les décennies précédentes» écrit Titiou.

Comme son héroïne, elle explique qu’«il y a tout à refaire, c’est beaucoup plus compliqué que lorsque l’on avait des rapports beaucoup plus figés, beaucoup plus normés. On a moins de repères mais c’est cool, on peut en créer de nouveaux».

 

Les Morues, de Titiou Lecoq, au Diable Vauvert

 
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